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Zaïnoul Abidine : « Le changement climatique est l’une des principales menaces des droits humains… »

Zaïnoul Abidine : « Le changement climatique est l’une des principales menaces des droits humains… »

Alors que plusieurs dirigeants du monde se réunissent à Marrakech (Maroc) du 7 au 18 Novembre 2016, où se tient la conférence internationale sur le  climat ‘’COOP 22’’ sous l’égide des Nations-Unies, notre rédaction a tendu son micro à un spécialiste des questions environnementales. Dans cet entretien exclusif qu’il a bien voulu accorder à notre rédaction, Zaïnoul Abidine BARRY, revient sur les conséquences du changement climatique dans notre environnement.

Lisez !

Kababachir.com: Veuillez vous présenter à nos lecteurs ?

Zaïnoul Abidine BARRY:  Je m’appelle Zaïnoul Abidine BARRY juriste, titulaire d’un Master 2 intitulé ACTION HUMANITAIRE INTERNATIONALE ET ONG à l’UPEC (Université Paris Est CRETEIL). Je suis actuellement chargé d’Insertion Sociale et de la Médiation au sein de l’ONG ESPERER 95 dans le Val d’OISE en Île-de-France. Depuis 2012 bénévole chargé de l’Accompagnement des Migrants Etrangers au Bureau de la Délégation du Secours Catholique CARITAS – FRANCE et de la Ligue des Droits de l’Homme à Cergy-pontoise. Membre de la Coalition 21 Climat/France pour les préparatifs du sommet sur le Climat la COP21-2015 en France.

 

  • Qu’est-ce que le changement climatique et en quoi est-ce que c’est un problème de développement ?

Le changement climatique fait référence aux régimes climatiques toujours plus irréguliers, à l’élévation du niveau de la mer et aux événements extrêmes qui peuvent être imputés à l’activité humaine et aux émissions de gaz à effet de serre (GES), qui sont à l’origine du réchauffement climatique. Il est souvent considéré comme un phénomène purement scientifique et technique. Pourtant, le changement climatique représente également un phénomène social, économique et politique, qui connait des implications considérables en termes de justice sociale et d’égalité de genre et qui risque de priver certaines des personnes les plus pauvres de la planète de leurs droits humains fondamentaux.

Si nous prenons le cas du continent africain, les impacts déjà observés sur la production agricole et l’élevage, sur la stabilité des écosystèmes dont vivent de nombreuses communautés, sur la disponibilité en eau, sur la sécurité alimentaire, la santé humaine les modes de vie et les cultures n’iront qu’en s’aggravant.  Ce qui me permet de dire que certaines populations ou pays subiront des dommages irréversibles, y compris en termes de vies humaines, acculant les populations le plus jeunes à la migration.

Sans actions immédiates et soutenues à plus long terme pour réduire les impacts  des changements climatiques, les efforts en matière de lutte contre la pauvreté, de promotion des droits humains, d’accès à la santé et à la dignité humaine seront annihilés et la capacité même de développement sera menacée.

 

  • En tant que juriste, pouvez-vous nous parler des droits et implications humains dans les moyens de lutte efficaces contre les changements climatiques ?

 

Les changements climatiques constituent l’une des principales menaces à l’encontre des droits humains de notre époque. Il faut indiquer que nous ne pourrons pas relever les défis climatiques sans relever, en même temps, celui des droits humains.

L’inaction renforce les inégalités entre ceux qui sont responsables des émissions de gaz à effet de serre à l’origine de ces changements et ceux qui sont les plus exposés face aux impacts et qui ont pourtant le moins de ressources pour s’y adapter.

Pire, certaines solutions mises en avant par la communauté  internationale et les multinationales contribuent à dégrader ou même violer les droits humains : agro-carburants, OGM, grands barrages hydroélectriques, extraction minières et marchés carbone contribuent à déplacer les populations, accaparer les terres des paysans, détruire les forêts qui sont les lieux de vie de communautés et ainsi, renforcer l’insécurité alimentaire et la pauvreté. Dans ce contexte, on peut espérer que l’accord de Paris 2015 doit impérativement renforcer la défense et la promotion des droits humains (droit au développement, à la santé, à l’alimentation, à l’eau, au logement, l’accès à l’énergie, à l’éducation, au travail, droit de disposer d’un territoire national, droit à l’égalité des chances et à la justice sociale). un tel accord doit permettre la mise en place des politiques climatiques plus efficaces et mieux acceptées tout en protégeant et en améliorant la situation des populations les plus vulnérables et marginalisées.

On peut dire sans risque de se tromper, qu’il faut une vraie reconnaissance des interrelations entre les droits des femmes et les questions de droits humains dans un sens plus large.

 

  • Pourquoi êtes-vous intéressé à la question de genre dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Je me demande toujours comment répondre à égalité aux différents besoins des femmes et des hommes, tout en s’attaquant aux inégalités de genre qui pénalisent davantage les femmes face au changement climatique ?

Oui, les femmes sont en première ligne face aux conséquences du changement climatique.

En abordant la question sur le terrain, je me rends compte que les femmes ne sont pas considérées comme faisant partie de la solution au changement climatique. Lorsque les politiques adoptent effectivement une perspective de genre, elles se basent généralement sur des présuppositions et des généralisations simplistes. Par exemple, les politiques d’adaptation au climat traitent trop souvent les femmes comme des bénéficiaires vulnérables et non comme des citoyennes détentrices de droits qui ont besoins d’être reconnues comme ayant des compétences à valoriser.

On constate également l’existence d’un large fossé entre les genres dans la prise de décision. Il faut reconnaitre que les disparités de genre qui existent dans les prises de décisions liées au changement climatique constituent probablement le facteur le plus important de la persistance de l’aveuglement de genre des politiques relatives au changement climatique.

 

  • Pourquoi dites-vous que les femmes sont en première ligne face aux conséquences du changement climatique ?

 

Dans de nombreux pays en développement, les contraintes économiques et les normes culturelles qui empêchent les femmes d’accéder à un emploi rémunéré implique que leurs moyens de subsistance dépendent de secteurs sensibles au climat, comme l’agriculture vivrière et la collecte d’eau.

Par ailleurs, les inégalités de genre dans la répartition des biens et opportunités signifient que leurs choix sont sérieusement limités face au changement climatique.

Le fait que les femmes et les jeunes filles sont souvent responsables de la plupart des tâches non rémunérées dans les foyers (nutrition, santé, éducation) signifie également que leurs vies sont directement affectées par les bouleversements dus au changement climatique. Elles doivent souvent parcourir de plus grandes distances à pied pour trouver nourriture, combustible et eau, toujours plus rares, et prendre soin des membres de la famille exposés aux risques sanitaires liés aux effets du changement climatique.

De ce fait, elles consacrent moins de  temps à leur éducation, à leurs activités génératrices de revenus ou à leur participation aux différents processus décisionnels au sein de la communauté, ce qui accentue les inégalités de genre.

Sans oublier que le changement climatique a également un impact sur les hommes, en particulier plus pauvres. Des expériences de terrain montrent que certains hommes ressentent des pressions les poussant à entreprendre des actes « héroïques », ce qui les expose à des risques plus importants que les femmes et les enfants.

 

  • Faut-il reconnaitre aujourd’hui que les femmes peuvent être considérées comme des actrices majeures de la lutte contre le dérèglement climatique ?

 

Les politiques et processus touchant à la protection de l’environnement ne seront ni efficaces ni équitables tant qu’ils ne seront pas davantage sensibles au genre. Cela signifie concrètement qu’il faut reconnaitre que les acteurs du développement sont autant des femmes que des hommes, qu’ils font face à des obstacles différents et souvent inégaux, raison pour laquelle ils peuvent avoir des besoins et priorités différents voir conflictuels.

Les femmes ont des vraies solutions, il faut les valoriser et les démultiplier.

Souvent détentrices de savoir-faire traditionnels pour une agriculture résiliente, la gestion et la conservation de l’eau, des aliments ou des énergies, les femmes développent des solutions qui permettent la survie de leur famille et des populations et la préservation de la biodiversité des écosystèmes. Elles contribuent ainsi à mettre en place des stratégies d’adaptation et de gestion des ressources naturelles particulièrement en phase avec les besoins de leurs communautés.

Par exemple, en Afrique de l’Ouest, les femmes mettent en place des stratégies d’adaptation en modifiant les dates des semences ou en plantant des variétés de cultures différentes pour sécuriser les productions en cas de catastrophe naturelle.

 

  • A votre avis, que faut-il changer ?

De nos jours la simple prise de conscience des inégalités de genre ne suffit pas.

Toutes les politiques et actions liées au changement climatique doivent promouvoir activement les droits des femmes et l’égalité de genre afin d’apporter un changement.

Outre le travail de lobbying des organisations et réseaux nationaux, régionaux  et mondiaux au niveau politique, de nombreuse organisations locales répondent déjà aux besoins réels des femmes et des hommes et font la promotion des démarches du changement, sensibles au genre. Il est impératif de créer des liens plus étroits entre les politiques au niveau global et ces réalités et innovations au niveau local afin de s’assurer que les politiques se nourrissent des voix des femmes et des hommes qui font face aux conséquences du changement climatique au quotidien.

On peut faire trois grandes recommandations à l’attention des décideurs et acteurs des politiques du changement climatique.

La première, c’est de changer la façon dont l’environnement et les solutions associées sont cadrés. Cela veut dire de :

  • Promouvoir une approche du changement climatique basée sur les droits et s’assurer que toutes les politiques et processus à venir relatif au changement climatique reposent sur des cadres basés sur les droits civils, telle la convention sur l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes.
  • Tenir les leçons des démarches centrées sur des populations et transformatrices en terme de genre au niveau local et les intégrer dans les politiques nationales et internationales.
  • Trouver des alternatives aux démarches fondées sur le marché dans la mesure du possible, et lorsqu’elles sont utilisées pour l’atténuation du changement climatiques, s’assurer qu’elles n’excluent pas ni ne défavorisent davantage les femmes.
  • Passer de simples suppositions concernant la vulnérabilité des femmes à la mise en lumière de leur capacité d’intervention pour l’adaptation et l’atténuation de changement climatique.
  • Tenir compte des multiples dimensions de l’inégalité de genre et des expériences de terrain des femmes et des hommes en matière de changement climatique.

La deuxième, c’est l’élaboration des politique et créer des institutions sensibles au genre.

  • Permettre la participation égale des femmes aux processus liés au changement climatique aux niveaux local, national et international.
  • Aider les institutions chargées de la lutte contre le réchauffement climatique à porter un regard critique sur leurs propres structures et processus afin d’identifier et de lutter contre ce qui crée ou reproduit des inégalités de genre en utilisant des audits institutionnels et d’autres mécanismes.

 

La troisième, est de créer un environnement favorisant un changement climatique centré sur les population et transformateurs en termes de genre.

  • Financer les institutions de la société civiles aux niveaux international, national et local afin de demander des comptes aux décideurs des politiques relatives au changement climatique quant à leur engagement politique en matière d’égalité de genre
  • Il faut continuer à construire la base de preuves en collectant et en analysant les informations portant sur les dimensions sociales et de genre du changement climatique et développer les méthodologies adéquates afin de mesurer les impacts de genre du changement climatique au niveau local, national et international.

 

  • Comment créer un équilibre entre le développement économique et la protection de l’environnement ?

La lutte contre le changement climatique offre de nombreuses opportunités économiques et sociales. Le développement durable s’inscrit dans une perspective globale : internationale et intemporelle. Ce développement prône une gestion optimale des ressources, humaines, naturelles ou financières. Il tend vers un équilibre entre 3 pôles: le social, l’environnement et l’économie, tout en soulignant l’interdépendance de ces 3 variables. Il doit y avoir un équilibre entre les objectifs sociaux, environnementaux et économiques, pour les générations présentes comme pour les générations futures. Bien entendu, intégrer les trois dimensions du développement durable est un exercice ardu : bien souvent, les gouvernements axent leurs stratégies davantage sur l’environnement, tout en tenant compte des aspects économiques, laissant peu de place au social.

Ainsi, le développement économique devrait se faire dans le respect de l’environnement et du social (des hommes) : est-ce bien toujours le cas ?

Aujourd’hui, malgré que certains acteurs semblent encore fermer les yeux.

Sur le déséquilibre entre les deux phénomènes, d’autres ont compris les enjeux et tentent d’agir en démontrant qu’il faut dépasser l’opposition entre politique de protection de l’environnement et politique de développement économique.

 

Rappelons que le développement est une notion qualitative; il s’agit de: « l’ensemble des transformations des structures (économiques, sociales, politiques et culturelles) engendrées par la croissance et qui permettent d’entretenir la croissance ». L’environnement quant à lui désigne « le milieu dans lequel un organisme fonctionne, incluant l’air, l’eau, la terre, les ressources naturelles, la flore, la faune, les êtres humains et leurs interrelations ». S’il est une chose de créer de la valeur, il en est une autre de ne pasen détruire par la même occasion.

 

En effet, comment peut-on poursuivre le développement des sociétés, soutenir le rythme effréné de production, sans porter atteinte à l’environnement et aux milieux naturels? Comment soutenir notre croissance et poursuivre notre développement sans détériorer la planète (destruction des milieux naturels, épuisement des ressources…). On sait que les questions de développement durable comportent des enjeux majeurs pour les organisations internationales, les sociétés et leurs états, les régions et les collectivités locales.

 

Lors du sommet de laterre à Rio en juin 1992, les gouvernements se sont engagés à adopter des stratégies nationales de développement durable. C’est notamment lors de cette conférence qu’ont été mis en place le principe de précaution, le principe du pollueur payeur et le principe de prévention. Ces principes, qui paraissent en théorie convenables, sont-ils suffisants ? Les ressources tendent à se raréfier et les entreprises ne sont pas toujours de bons élèvesen matière d’utilisation optimale des ressources naturelles ni en matière depréservation des milieux naturels.

 

On doit alors se poser la question, Comment répondre aux besoins présents sans détériorer les chances des générations futures à répondre à leurs propres besoins ?

En outre, il semble parfois difficile de produire efficacement tout en tenant compte de l’environnement. Ce dernier est-il pour autant un frein à lacréation de richesse ?

 

Comment développer des régions sans pour autant porter atteinte à leur patrimoine et comment expliquer que certaines régions du monde parviennent à se développer tout en mettant un point d’honneur à protéger leur environnement ?

L’économie se développe en apparence, mais combien faudra-t-il dépenser à l’avenir pour continuer à produire et réparer les torts causés.

Ainsi énoncé par l’économiste Arthur Cecil, « les dégradations environnementales sont considérées comme des externalités négatives, ces dégradations ont donc un coût ».

Le développement est une notion qualitative, contrairement à la croissance, qui elle est un phénomène purement quantitatif. Or, on peut s’interroger sur l’aspect qualitatif du développement lorsqu’on observe les émissions de gaz à effets de serre, les inégalités d’accès à la santé, ou encore de l’utilisation non raisonnée des ressources (eau, électricité…). Tout cela semble en effet loin d’une quelconque amélioration de la qualité de vie et tout aussi loin d’un processus de qualité, on tend davantage vers une dégradation générale, vers une répartition inégalitaire d’accès au développement, vers un épuisementdes ressources… Ainsi, nous détruisons nos chances et celles desgénérations futures à poursuivre la croissance.

 

  • En matière d’innovation, quelles sont les capacités de mitigation qui se sont avérées prometteuses de nos jours en matière de lutte contre les gaz à effet serre (changement climatique) ?

Pour être raisonnable,  il n’existe pas de solution unique pour obtenir de faibles émissions de gaz à effet de serre, les pays et les régions vont devoir choisir leur propre voie. Les résultats de la plupart des modèles expérimentés indiquent que les solutions technologiques connues pourraient conduire à un grand nombre de niveaux de stabilisation du CO2.

Plusieurs cas sont illustratifs.

En France, Paris a adopté en 2007 le Plan Climat-Energie, fixant des objectifs ambitieux à l’horizon 2020 pour diminuer son empreinte écologique et participer à la lutte contre le dérèglement climatique, au-delà des préoccupations européennes. Une véritable politique volontariste en matière de développement durable.

Il s’agit ainsi de réduire de 25% les émissions de gaz à effet de serre, de diminuer de 25% la consommation énergétiques et de porter à 25% les énergies renouvelables et de récupération dans la consommation énergétique. La rénovation de logements, la création d’Eco-quartiers, accroissement de la place de la nature et de l’eau en ville et la gestion responsable des déchets… Autant de projets innovant qui ont vu le jour ces dernières années à Paris.

Avec les mêmes types de projets la ville de Paris par exemple accompagne de grandes métropoles étrangères dans des domaines tels que les transports, la santé, la gestion de la propreté. Concernant la gestion des déchets, Brazzaville (Congo) et Paris ont entrepris en 2015 une coopération dans le cadre du dispositif 1% déchets. Celui-ci permet de reverser une partie des recettes de la collecte à des actions de solidarité internationale.

Autre exemple est celui développé par le partenariat entre Paris et Montréal (canada). Les deux métropoles travaillent depuis 2012 sur thème de la biodiversité, et plus précisément sur la place du piéton dans les zones très peuplées.

  • Le déplacement en vélo pour diminuer la pollution
  • Moins de véhicule roulant diésel
  • Le plan espace vert des quartiers

Prenons aussi le cas de l’Allemagne avec le projet « Tournant énergétique allemand », un projet politique complet, qui va au-delà du développement des énergies renouvelables. Plus de 89% des citoyens considère ce projet important.

Selon les données du RAC-F (Réseau Action Climat-France), l’Allemagne a déjà réduit des émissions de gaz à effet de serre de plus de 25% depuis 1990 (objectif 40% en 2020 et 55% en 2030) et porté la part des énergies renouvelables à près de 24% de l’électricité consommée (objectif 35% en 2020). D’ici le milieu du siècle, le pays vise une réduction de ses émissions de 80 à 95% par rapport à 1990.

Dans de nombreux pays, l’intensité de carbone des systèmes énergétiques peut varier en fonction des programmes généraux de développement de l’infrastructure énergétique. L’adoption de techniques de pointe écologiquement rationnelles offre des possibilités particulières de développement conciliable avec l’environnement tout en évitant les activités fortes productrices de gaz à effet de serre.

Je vous remercie.

 

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry, www.kababachir.com

 

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