Sérgio Pimenta : «Le développement durable n’est pas possible sans un secteur privé très actif»

Entré en fonction en janvier 2018, Sérgio Pimenta, vice-président pour le Moyen-Orient et l’Afrique de la Société financière internationale (IFC), l’organisation de la Banque mondiale dédiée au secteur privé, revient sur les axes prioritaires du groupe et notamment sur l’accompagnement des PME dans un contexte de multiplication des acteurs multilatéraux.

La Tribune Afrique : Selon le rapport Africa’s Pulse 2018 qui analyse l’état des économies africaines, la croissance de l’Afrique subsaharienne devrait atteindre 3,1 % en 2018 et s’établir à 3,6 % en moyenne sur 2019. Comment mesurer les progrès de développement enregistrés ces dernières années ?

Sérgio Pimenta : La croissance a été importante, avec des taux avoisinant 10% sur plus d’une décennie. Ceci s’est accompagné d’une réduction du taux de pauvreté absolue. Le pourcentage de personnes vivant avec moins de 1,9 dollar par jour était de 60% avant cette période de croissance et elle est tombée à 40% aujourd’hui. Depuis, la croissance a ralenti. Mais aujourd’hui, les économies sont en phase de relance. Toutefois, il y a encore 390 millions de personnes en Afrique qui vivent sous le seuil de pauvreté. Des progrès considérables ont été réalisés dans certains pays, mais des défis subsistent comme la croissance démographique qui reste forte avec 1,7 million de personnes qui arrivent sur le marché de l’emploi tous les mois. Il faut créer des opportunités…

En dépit de l’émergence d’une classe moyenne africaine, seulement 30 % des Africains ont accès à des soins de santé et 35 % à l’électricité, ce qui pose la question de l’inclusivité de la croissance enregistrée.

Longtemps, les infrastructures ont été principalement prises en charge par le secteur public ; c’est l’une des raisons qui expliquent qu’IFC n’était pas très présente. Il existe aujourd’hui un consensus sur le fait que le développement durable n’est pas possible sans un secteur privé très actif […] Le groupe essaie d’être un levier en travaillant avec les secteurs public et privé afin d’apporter des solutions optimales en termes de déploiement de ressources et en essayant de renforcer le rôle du secteur privé. Nous encourageons les gouvernements à réfléchir à des stratégies de développement durables en les invitant à mettre en œuvre des agendas qui répondent aux grands défis à venir. Ces exercices sont réalisés tous les trois ans environ, en consultation avec toutes les parties prenantes de chaque pays où nous intervenons.

Le développement des énergies propres est inscrit dans les Objectifs de développement durable (ODD) définis par les Nations Unies, mais où en est la réglementation sur les énergies vertes en Afrique subsaharienne ?

Le groupe a mis en place le programme Scaling Solar qui facilite le développement rapide de projets solaires à grande échelle dans les marchés émergents. Il repose sur une approche standardisée visant à créer des marchés viables pour l’énergie solaire dans chaque pays client. Le programme rassemble une gamme de services, notamment des conseils pour déterminer la taille et l’emplacement des installations solaires photovoltaïques, un processus d’appel d’offres simple et rapide, une documentation bancable standardisée et entièrement élaborée et enfin des outils de gestion des risques et de rehaussement de crédit pour réduire les coûts de financement et les tarifs.

Lorsque l’on explique aux investisseurs qu’il existe un programme reposant sur des documents officiels mis en place par le gouvernement et que nous pouvons leur apporter le financement pour mener le projet à bien, le facteur risque est nettement réduit. Si les risques sont amoindris, le retour sur investissement l’est aussi, ce qui permet d’obtenir un tarif plus intéressant. Nous avons procédé de la sorte en Zambie et au Sénégal, où le prix du kWh d’électricité a significativement baissé. Au Sénégal, le prix est aujourd’hui d’environ 5 cents américains l’unité, ce qui est très compétitif. D’autres pays comme Madagascar et l’Ethiopie ont rejoint le programme.

De quelle manière le groupe contribue-t-il au renforcement de l’écosystème digital en Afrique ?

Les entreprises sont prêtes à se lancer dans des solutions innovantes, ce qui n’est pas le cas partout, y compris dans certains pays développés. Dans notre approche, tout ce qui relève des technologies numériques est intégré de façon transversale.

En matière d’énergie par exemple, les TIC permettent d’avoir de nouveaux mécanismes de paiement. L’usage des TIC est particulièrement utile en matière d’agriculture, car le Continent dispose des plus grandes surfaces arables au monde, mais celles-ci sont également les moins exploitées. Le Climate-smart Agri est une initiative que nous soutenons par exemple. Grâce aux TIC : nous sommes dans une agriculture de précision qui permet d’optimiser les cultures et de réduire le recours aux engrais.

IFC et Attijariwafa Bank, la banque marocaine, ont signé le 26 mars dernier un accord pour soutenir les entreprises et stimuler l’investissement et le commerce transfrontalier en Afrique: quels en sont les ressorts ?

Nous travaillons avec Attijariwafa Bank pour aider les PME et PMI en Afrique de l’Ouest. Cette initiative fait partie de la stratégie d’IFC pour soutenir l’accès au financement de ces entreprises. En outre, nous disposons de programmes de financement dédiés aux femmes, d’autres aux TIC, aux PME, à l’efficacité énergétique, etc. Nos opérations comportent deux volets : le conseil grâce à des programmes spécifiques qui assistent les banques dans leur analyse des risques ; et d’autre part, le partage de risques financiers avec ces banques sur leur portefeuille de prêts aux PME.

Dans quelle mesure l’IFC participe-t-elle à réduire la difficulté de lever des fonds pour les PME-PMI africaines ?

La difficulté que rencontrent ces entreprises pour accéder au secteur bancaire est liée à l’environnement des affaires. Les Business angels peuvent réaliser des investissements très tôt dans ce genre d’entreprises. Nous avons mis en place une équipe consacrée aux investissements visant à soutenir les premiers pas des entreprises, mais à ce jour, nous ne sommes pas en mesure de faire des investissements de 45 000 dollars par exemple.

C’est un sujet qui m’intéresse particulièrement, car il touche à ce que j’appellerais «l’ascenseur d’entreprises». Comment la TPE devient-elle une PME puis un groupe ? […] Pour les TPE, nous réalisons un certain nombre de choses à travers les banques et les fonds d’investissement. On réfléchit à faire plus, car il y a une grosse problématique liée à l’emploi et les entreprises sont des sources d’emploi considérables […] Avec un peu de financement, une entreprise qui compte 5 employés, en comptera 50 trois ans plus tard. En Egypte notamment, nous soutenons le Flat6Labs qui réunit des entrepreneurs et qui fonctionne comme un campus. Chaque année, des entrepreneurs sont sélectionnés et accompagnés pendant un an. Cette initiative leur permet, entre autres avantages, de lever des financements.

Comment aidez-vous les Etats africains à développer leur marché des capitaux ?

Nous intervenons sur plusieurs axes. Notre département Trésorerie aide les entreprises dans les marchés émergents à réaliser des émissions de titres localement. Nous parvenons peu à peu à développer leur marché de capitaux. En outre, nous travaillons en amont avec les gouvernements pour les aider au niveau des réglementations. Par ailleurs, nous sommes les premiers à être prêts à émettre des titres sur les marchés locaux. La présence d’IFC rassure les investisseurs et les titres sont souscrits plus facilement.

Récemment, Christine Lagarde a averti des limites de l’aide au développement avec l’arrivée de nouveaux acteurs comme la Chine. Quelle est la stratégie du groupe face à ce nouveau paradigme ?

Les besoins sur le Continent, notamment en matière d’infrastructures, sont tels que leur arrivée est bienvenue. Nous avons engagé un dialogue avec eux et nous sommes tout à fait disposés à collaborer avec ces nouveaux acteurs.

Sur la question de l’endettement des Etats, surtout des plus pauvres, malgré l’annulation de la dette, nous sommes revenus aujourd’hui à des niveaux d’endettement comparables à ceux qui existaient avant l’annulation de cette celle-ci. De façon générale, l’endettement des pays africains a augmenté au cours des dernières années. Plus il y a d’acteurs multilatéraux (proposant des prêts, NDLR), plus il faut faire attention au niveau d’endettement des Etats. Selon moi, le message de Christine Lagarde est d’encourager les Etats à recourir davantage à IFC et aux ressources du secteur privé plutôt que de s’endetter. D’ailleurs, nous avons lancé l’an dernier une démarche auprès des multilatéraux pour éviter de créer de la dette publique et privilégier les investissements privés quand cela est possible.

Source: afrique.latribune.fr

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