Secret d’histoire : comment Israël a privé Bachar de la bombe nucléaire

L’État hébreu aura attendu onze ans avant de revendiquer la destruction in extremis du réacteur d’Al-Kibar, en Syrie. Récit d’une opération secrète qui aurait pu être celui d’un fiasco.

Des nuits indécises comme celle du 5 au 6 septembre 2007, Israël n’en avait sans doute pas vécu depuis le déclenchement de l’opération Tempête du désert contre l’Irak de Saddam Hussein, en 1991. Cette fois, l’ennemi est bien plus proche : la Syrie de Bachar al-Assad. À Tel-Aviv, ministres du cabinet de sécurité et généraux affluent depuis 22 h 30 dans la « fosse » – nom donné au centre de commandement de l’armée, enfoui à plusieurs dizaines de mètres sous terre, dans l’immense complexe abritant son QG.

Tous les regards scrutent le principal écran de contrôle qui retransmet en temps réel les images filmées par les huit chasseurs F-15 et F-16 engagés dans l’opération. À 0 h 42, après un long survol du littoral syrien et de la frontière turque, les appareils lâchent 17 tonnes de bombes sur le site d’Al-Kibar, planté entre les collines désertiques de Deir ez-Zor, à 500 km du territoire israélien. Trois minutes plus tard, la voix grésillante du chef de l’escadrille vient briser le silence de mort : « Arizona pour tous ! » Comprendre : mission accomplie.

La grande question était de savoir si Assad allait répondre à notre attaque en déclenchant une guerre

Les timides clameurs et applaudissements qui retentissent dans la salle ne suffisent pas à apaiser les esprits. « Pour moi, c’est là qu’a démarré le compte à rebours. La grande question était de savoir si Assad allait répondre à notre attaque en déclenchant une guerre, se souvient Gabi Ashkenazi, ancien chef d’état-major de Tsahal, dont les troupes avaient été ­discrètement mobilisées. J’espérais que notre population ne se réveillerait pas au son des sirènes antiaériennes. »

Au petit matin, la télévision d’État syrienne se contente d’annoncer que la DCA a repoussé une incursion aérienne de l’ennemi israélien. Bien plus tard, des télégrammes publiés par WikiLeaks révéleront que l’armée syrienne avait reçu pour consigne d’armer ses rampes de missiles Scud, dotés de charges chimiques. Prudent, le président Bachar al-Assad optera pour la retenue… et le déni. « Ce qui a été visé là-bas, c’est un bâtiment militaire en construction sans aucune importance », relativise-t-il sur la chaîne CNN.

L’opération Orchard, un secret révélé

À l’époque, les responsables israéliens pensent que le pire a été évité à bien des égards. D’après les estimations du Mossad, ce réacteur à eau lourde devait servir à la production de plutonium militaire, d’où son emplacement près de l’Euphrate. S’il était devenu opérationnel, son bombardement aurait pu entraîner un désastre écologique, de la Turquie jusqu’au sud de l’Irak. Une contamination radioactive de la rivière aurait sans doute causé un nombre incalculable de victimes. Il ne restait que quelques mois pour agir.

Pendant plus d’une décennie, l’opération Orchard va rester l’un de secrets les mieux gardés du pays. Ni les fuites sporadiques de la presse américaine ni les requêtes de journalistes israéliens ne feront fléchir les autorités. Comment expliquer aujourd’hui cette volte-face alors que les tensions entre Israël et la Syrie n’ont jamais semblé aussi vives que ces derniers mois ? Officieusement, la publication d’une autobiographie de l’ancien Premier ministre israélien Ehoud Olmert pourrait en être l’explication. L’intéressé, sorti de prison l’été dernier, consacre en effet un chapitre entier de ses Mémoires aux coulisses de ce raid et n’est plus aucunement tenu par la censure.

Notre position a été constante : empêcher nos ennemis d’acquérir l’arme atomique

Mais le triomphalisme qui s’est emparé du gouvernement israélien au lendemain de ces révélations incite à une tout autre grille de lecture. « La puissance de notre armée, de notre aviation et de nos capacités de renseignements s’est fortement renforcée par rapport à 2007. Cette équation, chacun au Moyen-Orient a intérêt à en tenir compte », écrit dans un communiqué le ministre de la Défense israélien, Avigdor Liberman. « Notre position a été constante : empêcher nos ennemis d’acquérir l’arme atomique », renchérit le Premier ministre, Benyamin Netanyahou.

« La Syrie hier, l’Iran aujourd’hui », lâche sur Twitter le ministre du Renseignement, Yisrael Katz, au cas où le message n’aurait pas été assez explicite. Dans un pays rompu au culte du secret, cet exercice de communication n’a pas été du goût de tout le monde. D’illustres figures de l’establishment y voient un coup porté à la doctrine sécuritaire israélienne.

Un programme nucléaire lancé en 2002

Tamir Pardo, patron du Mossad de 2011 à 2015, va même jusqu’à rappeler certaines vérités. « D’un côté, il y a un échec retentissant lié à la non-détection de ce site nucléaire. De l’autre, nous avons été chanceux de le trouver dans un endroit que personne ne soupçonnait », souligne-t-il, comme pour ramener ses dirigeants à un peu de modestie.

Selon toute vraisemblance, le programme nucléaire d’Assad aurait été lancé en 2002, avec l’assistance technologique de la Corée du Nord et celle, financière, de l’Iran. Deux ans plus tard, les services de renseignement israéliens interceptent plusieurs communications codées entre Damas et Pyongyang. En novembre 2006, c’est un signal émis depuis la province de Deir ez-Zor qui déclenche l’alerte. Un satellite militaire ratisse le désert syrien et apporte les premières photographies d’un mystérieux édifice baptisé « le cube ». Étrangement, le site n’est protégé par aucun système antiaérien.

Découverte du « cube »

Les soupçons israéliens peinent à se matérialiser. Mais, en mars 2007, une équipe du Mossad repère à Vienne le chef de la Commission de l’énergie atomique syrienne, Ibrahim Othman. Un soir, celui-ci commet l’imprudence de quitter son hôtel sans son ordinateur portable. Les agents israéliens en saisissent les données après s’être introduits dans sa chambre. À Tel-Aviv, c’est la stupéfaction. Une trentaine de clichés pris à l’intérieur du « cube » mettent au jour l’étendue du projet nucléaire syrien. Elles attestent aussi de la présence sur place d’ingénieurs nord-coréens, ce qui ne laisse aucun doute sur la nature militaire du programme clandestin.

Les responsables israéliens engagent dès lors une course contre la montre. En avril 2007, le chef du Mossad, Meir Dagan, est dépêché à Washington, où il est reçu dans le Bureau ovale par le président George W. Bush et ses principaux conseillers à la sécurité nationale. Embourbés en Irak et en Afghanistan, les Américains rejettent l’option d’une frappe préventive susceptible d’aggraver le chaos dans la région.

Un prétexte d’attaque

En juillet, une déclaration de Bachar al-Assad, en apparence anodine, met fin aux atermoiements de l’État hébreu. « L’année 2007 est décisive et entre dans sa dernière ligne droite. Ces prochains mois vont sans doute sceller l’avenir de la région et peut-être celui du monde entier », lance-t-il devant le Parlement.

Jamais, sans doute, le dictateur syrien n’avait pensé être aussi proche de son objectif nucléaire. Mais ce dont il ne se doute pas à cet instant précis, c’est qu’il vient de se trahir en donnant aux Israéliens un prétexte pour l’attaquer.

Source : Jeune Afrique

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