Pourquoi Trump inquiète Israël

La volonté du président américain de se désengager du Proche-Orient préoccupe Tel Aviv, qui scrute les ambitions de l’Iran.

Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les gestes de bonne volonté en direction du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Ayant déjà annoncé le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, il semble désormais décidé à torpiller l’accord sur le nucléaire iranien, signé par son prédécesseur Barack Obama. Il est un domaine, pourtant, où les choix du 45e président des Etats-Unis inquiètent à Tel Aviv : sa volonté de se désengager de la Syrie.

“Il est temps de rentrer à la maison”

L’été dernier, déjà, Donald Trump a coupé l’aide de la CIA aux rebelles syriens. Puis, le 29 mars, le président a dit : “On va bientôt sortir de Syrie, très vite. On va laisser les autres s’en occuper.” Le même jour, le Pentagone a affirmé le contraire : les forces sont là-bas “pour y rester”. “Il est temps de rentrer à la maison”, a répété Donald Trump, au début d’avril, dans une allusion aux quelque 2 000 soldats américains dépêchés dans le nord-est de la Syrie auprès de la coalition arabo-kurde qui a délogé le groupe Etat islamique. Alors, retrait ? Pas de retrait ? Allez savoir… Les signaux contradictoires venus de Washington plongent les hauts responsables israéliens dans l’embarras : “Le président Trump ne m’a pas interrogé à ce sujet”, a reconnu Avigdor Liberman, ministre de la Défense.

Depuis le début de la guerre en Syrie, en mars 2011, Israël s’est accommodé du chaos dans le pays voisin. Mais la reconquête de la majeure partie du territoire syrien par les alliés du régime de Bachar el-Assad, à partir de 2015, quand Téhéran et Moscou ont redoublé leur engagement, a changé la donne. Car l’Iran, perçu par Israël comme son principal ennemi dans la région, est désormais présent en force. Soit directement, par des conseillers militaires envoyés sur place, soit via ses nombreux supplétifs – le Hezbollah, mouvement chiite libanais créé et soutenu par l’Iran, ou encore les milices irakiennes et afghanes, pilotées par les Gardiens de la révolution iraniens, les pasdaran.

Trump, “une version extrême d’Obama”

Israël comptait sur l’ami américain pour faire contrepoids à la croissante mainmise russo-iranienne sur la Syrie. Espoir déçu : Washington, de facto, se dérobe. “Dans son approche du Moyen-Orient, Trump ne fait pas le contraire d’Obama, analyse Natan Sachs, spécialiste de la région à la Brookings Institution. Il incarne, d’une certaine façon, une version extrême d’Obama. Et ses alliés commencent à s’en rendre compte.”

Se retirer du bourbier proche-oriental était déjà l’objectif du président démocrate. Sur ce point, son successeur, champion autoproclamé de “l’Amérique d’abord”, semble partager son avis. Pour Trump, les milliards de dollars dépensés en Syrie et en Irak seraient plus utiles à la maison : mieux vaut laisser à d’autres la gestion du désordre moyen-oriental. 
Dans ce contexte, “Israël a le sentiment qu’il ne peut faire confiance qu’à lui-même”, explique Ofer Zalzberg, analyste à l’International Crisis Group. “Le Hezbollah a déjà 20 000 roquettes et missiles au Liban pointés sur le territoire israélien, selon Ephraïm Sneh, ancien vice-ministre de la Défense. On ne peut les laisser faire la même chose en Syrie.” En janvier dernier, le représentant d’Israël à l’ONU dénonçait la présence, dans ce pays, de 3 000 pasdaran, de 9 000 combattants du Hezbollah et de 10 000 miliciens irakiens, afghans et pakistanais – touspilotés par Téhéran

La consolidation de la présence iranienne a donné lieu à un récent accès de fièvre entre les deux pays, sur le théâtre syrien. En février, après qu’Israël a détruit au-dessus de sa frontière un drone lancé depuis une base “iranienne” à Palmyre, des tirs de la DCA syrienne ont abattu un de ses F16 envoyés pilonner le système de lancement de l’appareil sans pilote. C’est la première fois depuis trente ans que l’Etat hébreu perd un chasseur. Ce qui explique sans doute le bombardement de la base aérienne T-4, dans la province de Homs, le 9 avril, attribué à Israël. L’opération a coûté la vie à 14 personnes, parmi lesquelles sept Iraniens, dont un colonel. “L’attaque du régime sioniste en Syrie ne restera pas sans réponse”, affirme Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Depuis 2012, l’armée israélienne aurait effectué une centaine de frappes contre le Hezbollah.

Le jeu des contradictions avec Moscou

L’aggravation des tensions pourrait peser sur les relations souvent ambiguës qu’entretiennent les multiples acteurs de la crise, à commencer par Israël et la Russie. Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou multiplient les rencontres bilatérales et semblent plutôt proches : Israël s’est abstenu de manifester son soutien au Royaume-Uni après l’affaire de l’ex-espion russe empoisonné en Angleterre, tandis que Moscou s’est toujours gardé de réagir aux attaques israéliennes contre le Hezbollah en Syrie. Mais la lune de miel pourrait toucher à sa fin.

“L’actuelle poussée de fièvre régionale rend l’exercice d’équilibre plus difficile”, souligne Ofer Zalzberg. La preuve ? La dégradation des relations entre la Russie et les Etats-Unis a déjà un impact sur l’allié israélien : pour la première fois, le Kremlin a dénoncé l’attaque israélienne sur la base de Palmyre, et afin de faire monter la pression, Moscou a couplé sa critique avec celle de la répression à Gaza.

“Si la Russie, au pied du mur, est amenée à choisir entre Israël et l’Iran, le Kremlin se rangera du côté de l’allié iranien, insiste Julien Théron, spécialiste de sécurité internationale à Sciences po Paris. La Russie ne serait pas parvenue à remettre en selle le régime syrien et à s’imposer comme maître du jeu dans la région, sans l’appui des Gardiens de la révolution et des milices qu’ils contrôlent.”

Jusqu’où peut aller, demain, la confrontation entre Israël et l’Iran ? “En dépit des récents accrochages et des passes d’armes rhétoriques, les deux adversaires semblent décidés à éviter une confrontation majeure”, souligne Julien Théron. La République islamique, désireuse de renouer avec l’Occident, n’a pas intérêt à un clash avec l’Etat hébreu. Et sa priorité reste les combats en Syrie : les forces militaires syriennes, très affaiblies, ont cédé une large place aux forces supplétives de Téhéran”.

“Israël avait pour objectif de réduire à zéro la présence iranienne en Syrie, rappelle Ofer Zalzberg. Mais c’est trop tard ; il n’y parviendra plus. C’est pourquoi l’International Crisis Group encourage la Russie à faire médiation entre l’Iran et Israël. Elle devrait presser son allié de privilégier une présence économique et politique en Syrie et renoncer à une forte présence militaire.” Une telle issue serait-elle à la hauteur des attentes de la République islamique ? Pas sûr.

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