Peut-on encore critiquer l’Arabie saoudite ?

Les Nations unies ont tiré la sonnette d’alarme. « Des centaines de milliers de vies sont en jeu à Hodeida », a averti jeudi Lise Grande, la coordinatrice humanitaire de l’ONU, au sujet de la population de la ville portuaire yéménite, soumise depuis une semaine à une intense campagne de bombardements saoudiens et émiriens. Après l’échec des pourparlers de paix à Genève, la cité, porte d’entrée de l’aide humanitaire indispensable au pays, est de nouveau la cible de la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite, qui souhaite en délogée les rebelles yéménites houthis, qui y sont installés depuis 2014.

Soutenant les forces loyales au gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, la pétromonarchie s’est lancée il y a trois ans et demi, en compagnie notamment des Émirats arabes unis, dans une guerre sans merci contre les houthis, soutenus par l’Iran, ennemi juré des Saoudiens, qui se sont emparés de la capitale Sanaa en 2014. Ce conflit dévastateur, relativement oublié par la communauté internationale, en raison de l’extrême difficulté à se rendre sur place, a fait au moins 10 000 morts, dont 9 500 civils.

D’après l’ONU, elle a provoqué la pire crise humanitaire du monde dans le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique. Si les deux camps sont accusés de crime de guerre, les pays occidentaux se montrent relativement peu diserts au sujet des nombreuses « bavures » dont se rend coupable leur allié privilégié saoudien, qui possède la maîtrise totale des airs.

Réaction timorée à Paris

En 2015, le bombardement d’une salle où était organisée une cérémonie de mariage à Mokha (ouest) a fait 131 morts. L’année suivante, les frappes contre une cérémonie funéraire à Sanaa ont tué 140 personnes. Le 9 août dernier, 51 personnes, dont 40 enfants, ont trouvé la mort dans une attaque contre leur bus dans la ville de Saada, fief des houthis. Le 23, au moins 22 enfants et 4 femmes sont décédés dans une frappe alors qu’ils fuyaient les combats dans la région d’Al-Douraïhimi, au sud de la ville de Hodeida.

Bien plus que cette dernière bavure, le drame du 9 août, celui du bus de Saada, a suscité l’indignation dans le monde entier. Pourtant, il n’a provoqué qu’une réaction pour le moins timorée de Paris. S’il a « condamné » la frappe aérienne contre le véhicule, le Quai d’Orsay s’est tout d’abord bien gardé d’incriminer son allié saoudien, se contentant le 10 août de « soutenir l’appel du secrétaire général de Nations unies à l’ouverture d’une enquête afin de faire la lumière sur les circonstances de ce drame ».

À la suite de la publication de celle-ci, mettant clairement en cause la coalition, le ministère français des Affaires étrangères, qui a pour habitude de privilégier les critiques à huis clos, « plus efficaces » selon lui que les dénonciations publiques, a affirmé le 4 septembre, en réponse à une question de journaliste, « prendre note de la présentation des résultats » et « prendre acte des regrets exprimés par les membres de la coalition pour les erreurs commises ». La porte-parole du Quai d’Orsay en a profité pour « encourager » ces derniers à indemniser les familles des victimes et à sanctionner les responsables.

« Mort silencieuse du peuple yéménite »

« Nous assistons à des bombardements aveugles et personne n’est épargné », s’indigne un diplomate moyen-oriental. « Le problème est que ceux qui ont entamé cette guerre pensaient l’achever en deux ou trois semaines. Or, cela fait trois ans et demi que cette situation perdure, et on assiste à la mort silencieuse du peuple yéménite. » Interrogée le 31 août lors d’une conférence à Sciences Po Paris, la ministre française des Armées, Florence Parly, s’est dite « révoltée » par la situation au Yémen, tout en assurant que les armes françaises vendues à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis n’étaient pas utilisées dans ce pays.

Le 5 septembre dernier, 16 ONG internationales ont adressé une lettre ouverte au président Emmanuel Macron, l’exhortant notamment à « condamner publiquement et systématiquement toutes les attaques contre des civils » au Yémen, et à « suspendre les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, dès lors qu’elles sont susceptibles d’être utilisées » dans ce pays.

Au contraire de la France, l’Espagne a pris ses responsabilités après le drame du bus de Saada, et décidé d’annuler début septembre une vente de 400 bombes à guidage laser, pour un montant de 9,2 millions d’euros. En représailles, Riyad, sous l’impulsion de son impétueux prince héritier, Mohammed Ben Salmane, le jeune architecte de la guerre au Yémen, a menacé Madrid d’annuler à son tour un contrat autrement plus important : la commande par la pétromonarchie de cinq corvettes, pour 1,8 milliard d’euros, en faveur de l’entreprise publique espagnole de chantiers navals Navantia. Le message semble être passé. Pour sauver sa relation avec l’Arabie saoudite, l’Espagne a tout bonnement fait volte-face en annonçant le déblocage de la vente des 400 bombes.

Ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite

C’est que l’Europe semble encore sous le choc du sort réservé par le royaume al-Saoud à un autre de ses alliés occidentaux, le Canada. Début août, le pays des deux saintes mosquées a décidé d’expulser l’ambassadrice canadienne à Riyad, de rappeler son ambassadeur à Ottawa, et de geler tout nouvel échange commercial ou investissement avec le Canada.

La raison du courroux saoudien se résume à un tweet. « Nous appelons les autorités saoudiennes à les libérer immédiatement ainsi que tous les autres activistes pacifiques des #droitsdel’Homme », a annoncé le 5 août l’ambassade canadienne à Riyad dans un communiqué diffusé en langue arabe sur Twitter. Par ce message, Ottawa entendant dénoncer l’arrestation la semaine précédente de Nassima al-Sadah et de Samar Badaoui, militante de l’égalité entre hommes et femmes et sœur du blogueur et défenseur saoudien des droits de l’homme Raif Badawi, condamné à dix ans de prison.

En dépit de son spectaculaire plan de réformes « Vision 2030 » visant à libéraliser l’Arabie saoudite (arrestations d’oulémas radicaux, autorisation des femmes à conduire, ouverture de cinémas, etc.) et à sortir son pays de son archidépendance au pétrole, le prince héritier, qui est appelé par ses initiales « MBS » dans les chancelleries occidentales, a frappé les consciences avec plusieurs vagues d’arrestations : des milliardaires, y compris des membres de la famille royale, arrêtés pour corruption, ainsi qu’une dizaine de militantes des droits des femmes, accusées de « porter atteinte à la sécurité nationale » et de « collaborer avec les ennemis de l’État ».

Le Canada : un exemple « à moindre coût »

« Le Canada défendra toujours les droits de la personne, y compris les droits des femmes et la liberté d’expression », confie au Point Adam Austen, porte-parole du ministère canadien des Affaires mondiales (étrangères). « Nous n’hésiterons jamais à promouvoir ces valeurs publiquement, ainsi qu’en privé, parce que nous reconnaissons la valeur d’un dialogue sur des enjeux difficiles en diplomatie internationale. »

Ce n’est apparemment pas la ligne du royaume wahhabite. « Il est très regrettable que les mots libération immédiate figurent dans le communiqué canadien », a réagi le ministère saoudien des Affaires étrangères. « C’est inacceptable dans les relations entre deux pays », a-t-il ajouté, soulignant que le royaume d’Arabie saoudite « n’acceptera d’aucun pays une ingérence dans ses affaires intérieures ou des diktats ».

Après voir tenté – en vain – de faire supprimer le tweet de l’ambassade canadienne par Ottawa, Riyad a annoncé dans la foulée, par le biais de sa télévision d’État, l’interruption des « programmes de stages et de bourses au Canada », ainsi que la relocalisation des 15 000 ressortissants saoudiens étudiant déjà sur place. Pourtant, un mois plus tard, ces menaces semblent ne pas avoir été suivies d’effet. « Nous avons essayé d’avoir des informations supplémentaires (sur ces mesures), mais nous n’en avons pas obtenu », confie une source diplomatique canadienne. « Pour l’heure, les étudiants saoudiens n’ont pas été impactés, tout comme les contrats de ventes d’armes canadiennes à Riyad », notamment celle, en 2014, de véhicules blindés légers, pour un montant de 9,9 milliards d’euros.

Aucune solidarité occidentale

Ce qui fait dire à ce diplomate canadien que l’Arabie saoudite souhaiterait faire du Canada un exemple à moindre coût, pour dissuader ses autres alliés occidentaux de toute critique. « Notre pays a tout de même une réputation internationale en termes de défense des droits de l’homme, sans pour autant entretenir les mêmes relations commerciales avec Riyad que la France », confie-t-il.

Visiblement, la nouvelle méthode saoudienne semble porter ses fruits. D’après l’Agence France-Presse, l’Union européenne aurait fini par renoncer à publier un communiqué de soutien au Canada dans la crise l’opposant à l’Arabie saoudite, se contentant d’une « démarche » – une note diplomatique – transmise au cours d’une réunion privée avec le chef de la diplomatie saoudienne, Adel al-Jubeir. « Les Canadiens ont été surpris de se retrouver si seuls », confie un observateur privilégié de la scène politique canadienne. « Mais ils sont très fiers d’avoir été les seuls à parler. »

Sous couvert d’anonymat, un responsable occidental, interrogé par l’AFP, fait un étonnant aveu d’impuissance : « Nous avons atteint de nouvelles lignes rouges », glisse-t-il. Et de se demander : « Nous essayons de comprendre, est-ce que nos ministères des Affaires étrangères peuvent encore émettre des tweets critiques ? »

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