Mort du professeur Ibni: le long hiver du peuple tchadien

La disparition et la mort du professeur Ibni n’a pas fini de hanter le Tchad, et pourtant la transparence sur ce drame serait un plus pour le pays, selon notre contributeur… son fils.

Il y a 10 ans de cela, le 3 février 2008, disparaissait à N’Djamena, capitale du Tchad, le Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Cette disparition survenait alors que la ville était sous la menace de l’opposition armée tchadienne venue du Darfour et qui menaçait de s’emparer du pouvoir.

Arrêté à son domicile, Ibni était connu de tous pour ses prises de positions pacifistes et son opposition obstinée à toute forme de violence. Ancien membre du Front pour la Libération Nationale (Frolinat), il ne connaissait que trop bien les limites et les risques de la militance armée. Membre de l’Internationale socialiste et professeur de mathématiques, ancien recteur de l’Université du Tchad, il était devenu le porte-parole de l’opposition civile démocratique.

En 2008, le rapport de la commission d’enquête a permis de connaître les faits. Enlevé devant sa famille par des éléments de la garde présidentielle du président Idriss Deby Itno, le professeur Ibni a été séquestré et torturé par ses geôliers. Il aurait subi des traitements dégradants, entrainant sa mort. Sa dépouille aurait été transportée vers une destination qui reste à ce jour inconnue de ses proches.

Sauvé de la rébellion venue de l’est par l’intervention militaire française, le régime se débarrassait ainsi, à la faveur du chaos qui régnait dans la ville, de l’une des rares figures politiques en capacité de porter l’espoir d’une transition paisible, après des années de guerres civiles et de régimes autoritaires. 

Nicolas Sarkozy éclaboussé

Sa disparition tragique a marqué la mémoire de ceux qui ont toujours à coeur de transcender les clivages claniques, régionalistes et ethnocentristes qui ont endeuillé maintes fois les Tchadiens. Car loin d’être l’homme d’un groupe ou d’une communauté, dans ce pays où le pouvoir s’est toujours appuyé sur des formes de tribalisation des liens politiques, le professeur Ibni avait su réunir des Tchadiens de toutes origines et de toutes confessions. Mieux encore sans doute, il était parvenu à dépasser la fracture nord-sud qui marque l’histoire du pays depuis son Indépendance.

Bien que la commission d’enquête, sous pression des amis du défunt, ait rendu un rapport qui incrimine clairement le gouvernement, ce dernier n’a jamais pris le risque d’un procès public. Dans cette affaire d’Etat, la responsabilité du régime est totale et celle de ses partenaires également engagée. Ce scandale avait, en son temps, éclaboussé le président Nicolas Sarkozy et plus encore Idriss Deby Itno. Les députés et sénateurs français avaient heureusement su, à cette rare occasion, dépasser les clivages partisans pour exiger par des votes unanimes que lumière soit faite par l’exécutif français dans cette affaire.

La disparition du professeur Ibni a aussi été un drame humain pour sa famille. Elle est aggravée par l’impossibilité de faire son deuil. L’absence du corps du défunt, dans nos sociétés plus encore peut-être qu’en Occident, rend en effet difficile l’oubli et le pardon.

10 ans après ce qu’il convient d’appeler une exécution, que reste t-il du combat de cet homme intègre, dont la stature dépassait de beaucoup les seules frontières du Tchad, et dont la vie avait été consacrée au rejet du népotisme, de la corruption et des petits et grands arrangements qui, sous couvert de pragmatisme, détruisent encore trop souvent la crédibilité des hommes politiques sahéliens?

Aujourd’hui, alors que le Tchad obtient ici et là des signes de reconnaissance de la communauté internationale pour le rôle que son armée joue comme auxiliaire de la guerre contre le terrorisme, la chape du silence pourrait laisser craindre que la grande ombre d’Ibni cesse de hanter les nuits de ses assassins.

Refuser de courber l’échine

Pourtant, à la faveur de la crise économique que connaît le Tchad, les hommes et les femmes de ce pays redressent la tête. Si le régime pointe toujours ses armes vers le peuple, la peur change progressivement de camps. Comme le professeur Ibni en son temps, une jeunesse nombreuse et frondeuse se refuse à courber l’échine face à l’arbitraire.

Il conviendra donc, dans les temps incertains qui s’annoncent, d’honorer au présent la mémoire de tous ceux qui sont tombés et de le faire en prolongeant leur combat. Il est de notre devoir de mobiliser les intelligences d’un peuple frondeur, riche de sa diversité, et de guider les pas de celles et ceux qui, sinon, ne sauront comment transformer leur rage légitime en printemps tchadien. Avant toute chose, il conviendra de ne pas céder au désir de revanche, de ne pas provoquer de nouvelles déchirures qui hypothèqueraient une fois de plus l’émergence d’une société libre et démocratique.

Ibni Oumar Mahamat Saleh Brahim est le fils du professeur Ibni, opposant de longue date au régime tchadien, enlevé et selon toutes vraisemblances assassiné sur ordre du président Idriss Deby.

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