Matières premières – RDC : et si détenir du cobalt ne suffisait pas

Si la dimension stratégique du cobalt est un immense avantage pour la RD Congo qui détient 50 % des réserves, de nombreux obstacles se dressent qui nuancent cette appréciation.
PAR YVES JEGOUREL*

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Du cobalt après une première transformation dans une usine de Lubumbashi en février 2018.© SAMIR TOUNSI / AFP

L’affirmation résonne, en apparence, comme une évidence quasi tautologique : les ressources en matières premières non renouvelables sont épuisables et les pays qui sont en mesure de les valoriser disposent d’une carte majeure tant sur le plan économique que géopolitique. S’il est bien difficile de contester une telle réalité physique, il n’est, en revanche, pas certain que la question puisse se poser en des termes aussi simples.

Il y a une flambée des cours…

Dans un contexte où la demande est forte, cette diminution de la ressource exploitable conduit, certes, à court et moyen terme, à une hausse mécanique des cours, et c’est bien ce qui caractérise aujourd’hui la situation du cobalt, du lithium ou, dans une moindre mesure, celle du cuivre. Si l’on prend les cotations du London Metal Exchange, le prix du cobalt – métal phare de 2018 comme il le fut en 2017 – est ainsi passé de 23 500 dollars la tonne début 2016 à un sommet de 95 000 dollars le 21 mars 2018. À l’origine de cette flambée des cours : une demande sans cesse croissante liée, en large part, à la production de batteries rechargeables de type « lithium-ion » utilisées dans les véhicules électriques mais également, parmi d’autres usages, à celle de superalliages. Représentant environ 60 % de la production minière en 2017 et 50 % des réserves mondiales selon l’United States Geological Survey (USGS), la République démocratique du Congo (RDC) ne semble que pouvoir tirer profit de ce déficit structurel de l’offre. Cette affirmation doit cependant être largement nuancée, et ce, pour plusieurs raisons.

… et pourtant…

La première est bien connue et a trait à la lancinante question du financement de l’exploration et de l’exploitation minière, à celle de la mobilisation des recettes d’exportation qui en découlent en faveur d’une croissance économique stable et inclusive et à celle, tout aussi fondamentale, du nécessaire respect des principes du développement durable. Riche de ses ressources minières qui constituent 80 % de ses recettes d’exportation et malgré des initiatives prises en matière de transparence, la RDC n’en demeure pas moins caractérisée par une réelle fragilité macroéconomique, par des problèmes persistants de gouvernance, et par la forte instabilité politique que l’on connaît. Elle compte également parmi les pays les plus pauvres de la planète. L’avenir radieux que l’on promet au cobalt sur les marchés internationaux ne saurait, en cela, effacer les importants défis que ce pays se doit de remporter et pourrait, au contraire, tout autant les amplifier.

La présence chinoise à prendre en compte

Il importe, en second lieu, de souligner que production minière et production métallurgique ne peuvent se confondre. De ce point de vue, l’ascendant dont dispose la RDC est largement limité à la production minière. L’essentiel de la production métallurgique de cobalt est, en effet, assuré par la Chine et c’est bien la volonté de sécuriser ses approvisionnements en minerai qui explique l’ampleur des investissements miniers qu’elle réalise en Afrique. Le cobalt est, pour mémoire, un sous-produit du cuivre (comme du nickel) et les entreprises chinoises se sont largement positionnées sur l’industrie cuprifère, en RDC comme dans le reste du continent. Ceci est d’autant plus vrai que le cobalt est indispensable au déploiement de la production d’énergie à partir de sources renouvelables, autre domaine que le gouvernement chinois a identifié comme porteur d’avenir sur le plan économique et de l’emploi. China Molybdenum détient ainsi la grande majorité des parts de la mine de Tenke Fungurume représentant 15 % de la production primaire mondiale de cobalt. Tout ceci sans compter Zhejiang Huayou Cobalt Co., le leader mondial de la production de cobalt raffiné qui opère en RDC via sa filiale Congo Dongfang International Mining mais aussi GEM, un producteur de batteries chinois qui vient se sceller un accord d’acquisition d’hydroxyde de cobalt sur trois ans avec Glencore, l’autre grand opérateur du cobalt en RDC. Si rapport de force il y a, celui-ci se situe donc, en réalité, probablement bien davantage entre la Chine et les autres pays industrialisés, où l’Union européenne souffre de sa fragmentation, qu’entre la RDC et les acheteurs internationaux de minerai.

La troisième raison permettant de nuancer la position de force de la RDC ne vaut qu’à très long terme, mais elle est probablement la plus fondamentale : l’évidence géologique énoncée précédemment ne peut se soustraire à la réalité économique qui voit l’offre de minerai, cobalt ou autre, dépendre à long terme du niveau des prix. Ce lien s’exprime à deux niveaux. L’élévation des cours et, plus encore, le risque de pénurie nourrissent tout d’abord les investissements exploratoires lorsque les sources de financement sont disponibles. Ceci peut, en conséquence, conduire à une réévaluation des ressources et des réserves minérales. Alors que les réserves mondiales en cobalt sont estimées à 7,1 millions de tonnes selon l’USGSles ressources terrestres sont, pour leur part, évaluées à 25 millions de tonnes et celles situées dans les fonds océaniques à 120 millions de tonnes.

Mise en valeur des réserves

Comme le rappelle une étude publiée en 2013 par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), la mise en valeur de ces dernières au cours du XXIe siècle demeure une hypothèse plausible. De quoi largement satisfaire les besoins industriels en la matière. L’inquiétude ne porte donc pas tant sur la ressource que sur sa disponibilité à des niveaux de prix et à des conditions environnementales acceptées. Le risque de pénurie stimule, par ailleurs, l’effort de recherche et développement visant non seulement à substituer la ressource onéreuse par une autre plus abordable et dont la criticité est moins marquée, mais également à accroître les ressources secondaires issues du recyclage.

Recyclage

Si le recyclage des batteries rechargeables est, semble-t-il, bien organisé à l’échelle des constructeurs automobiles, tel n’est probablement guère le cas pour des batteries de taille plus réduite présentes, par exemple, dans l’outillage électrique et dans les smartphones. Une amélioration de la collecte ne changera certes pas fondamentalement les équilibres du marché, mais elle reste de nature à réduire de façon non négligeable le déficit d’offre que l’on anticipe aujourd’hui. Rappelons, en outre, que la demande de cobalt est alimentée par l’essor des voitures électriques neuves qui seront, dans dix ans ou moins, autant de sources secondaires de cobalt. Par ailleurs, alors que le cobalt est présent dans trois des cinq types de batteries rechargeables existantes, la volonté de réduire la dépendance à ce métal est bien présente, même si aucune technologie alternative n’offre, à l’heure actuelle, de résultats satisfaisant à toutes les conditions de capacité de stockage énergétique, de poids, et de sécurité.

Innovation de rupture et « rhétorique de la rareté »

La recherche dans le domaine des batteries n’en demeure pas moins particulièrement dynamique à l’échelle mondiale et la probabilité qu’une innovation de rupture voie le jour et permette l’utilisation commerciale d’une technologie radicalement différente ne peut naturellement pas être exclue. Il faut, pour s’en convaincre, se rappeler que le platine comptait, dans les années 1960, parmi les métaux dont le monde allait manquer, alors qu’il connaît aujourd’hui des niveaux de prix déprimés liés au repli des ventes de véhicules de type « diesel ».

On ne saurait conclure sans souligner qu’il existe probablement aujourd’hui une « rhétorique de la rareté », dont l’ambition n’est pas tant d’appeler à une gestion parcimonieuse de la ressource qu’à servir certains discours politiques et à légitimer l’intérêt d’investissements spéculatifs, physiques ou financiers. Le cobalt comme le lithium n’échappent pas à cette réalité, comme ce fut jadis le cas pour les bulbes de tulipes noires. S’il est logique que leurs prix croissent en raison de l’importance de la demande qui leur est adressée, l’ampleur de cette hausse l’est probablement beaucoup moins et des mouvements de correction ne sont pas à exclure. Rappelons ici que, pour la RDC comme pour tout pays dépendant de ses industries extractives, l’ampleur des défis macroéconomiques auxquels ils doivent faire face découle non du niveau des prix per se, mais bien de leur volatilité et de la capacité de cet État à assurer la gouvernance d’un secteur industriel éminemment complexe.

Maître de conférences à l’université de Bordeaux, directeur-adjoint de CyclOpe et senior fellow à l’OCP Policy Center.

http://afrique.lepoint.fr

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