Mahatma Gandhi : un négrophobe démasqué ?

Les uns après les autres, les hommages monumentaux au Mahatma Gandhi sont remis en cause sur le continent africain. Le chantre de la non-violence aurait été raciste.

N’existerait-t-il donc aucune certitude idéologique inébranlable ? Voilà que de son paradis présumé, l’un des maîtres à penser de “l’irréprochable” Nelson Mandela voit ses statues déboulonnées sur le continent. Le 19 décembre, un buste du Mahatma Gandhi était retiré du campus de la principale université du Ghana. Fin octobre, à Blantyre, c’est l’érection même d’une statue de l’avocat indien, pourtant financée par Delhi, qui était interdite par un juge de la Haute Cour du Malawi. Trois ans plus tôt, un autre monument dédié à Gandhi était vandalisé à Johannesburg. Pourquoi l’icône de la non-violence a-t-elle ainsi vu sa popularité fondre comme neige au soleil africain ?

Au Malawi comme au Ghana, ce sont des pétitions d’intellectuels qui ont mis le feu aux poudres. Si le grand public s’étonne de voir une telle icône subitement écornée, la lézarde dans l’hagiographie ne date pas d’aujourd’hui. Des accusations de racisme ont été rappelées dès 2004 dans une publication de G. B. Singh, puis, en 2015, dans un ouvrage d’Ashwin Desai et Goolam Vahed.

La ségrégation n’est-elle pas une violence ?

Lors de son long séjour en Afrique du Sud – 22 années à la charnière du XIXe et du XXe siècle –, une préoccupation constante de Gandhi aurait été de promouvoir le sort des résidents indiens au détriment d’Africains noirs qu’il n’aurait pas hésité à désigner du terme péjoratif “kaffirs”. 

Le Mahatma aurait explicitement décrit ses compatriotes comme « infiniment supérieurs » aux Sud-Africains de peau noire, alimentant ainsi, par ses revendications communautaristes, le principe d’un apartheid intellectuellement compatible avec le système des castes indiennes. La ségrégation n’est-elle pas une violence, dans l’esprit d’un non-violent ?

Le Noir est « paresseux » et « grossier »

Dans la foulée des publications d’intellectuels avisés, des sites Internet exhument régulièrement des articles du journal Indian Opinion, créé par Gandhi. L’homme à la peau noire y est décrit comme un être « paresseux » et « grossier » « dont l’occupation est de chasser et dont la seule ambition est de réunir un certain nombre de têtes de bétail pour acheter une femme et passer ensuite sa vie dans l’indolence et la nudité ». 

Dans un discours de 1896, Gandhi aurait évoqué la mise sur le même pied de l’Indien et du Noir comme une pratique « dégradante ». Quelques années plus tard, il continuait à faire la distinction entre « les indigènes qui ne veulent pas travailler » et les Indiens « convenables, travailleurs et respectables ».

Grille de lecture anachronique

Embouchant la même trompette que les défenseurs contemporains de Tintin au Congo, les descendants de Gandhi – notamment son petit-fils, Rajmohan Gandhi – et ses “fils spirituels” tiennent d’abord à rappeler qu’il faut se garder d’appliquer à l’histoire une grille de lecture anachronique. Ils insistent également sur le fait que la pensée de Gandhi sur les questions raciales n’a jamais été manichéenne.

En 1908, devant la Young Men’s Christian Association de Johannesburg, le Mahatma déclarait qu’il n’avait « jamais été capable de trouver la moindre justification à la barrière entre couleurs », tout en reconnaissant que les races africaines, si elles en étaient « encore au stade de l’apprentissage », avaient « droit à la justice, à un traitement équitable et non une faveur ».

Le paternalisme peut-il être un pansement sur le ségrégationnisme ? Gandhi tenait-il un double langage ? Peut-être le militant anti-colonialiste a-t-il simplement mûri au fil du temps. Le livre de Desai et Vahed rappelle que Nelson Mandela avait pardonné à Gandhi « ces préjugés dans le contexte de l’époque et des circonstances ». Cela vaut-il absolution ?

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