Libération Gbagbo et Blé Goudé : et maintenant ?

TRIBUNE. Bien des leçons sont à tirer de ce qui s’est passé pendant les sept années qu’a duré la procédure judiciaire enclenchée par la CPI contre l’ex-président ivoirien et son ancien ministre de la Jeunesse.

L’annonce par la Cour pénale internationale (CPI) de la libération sous condition de Laurent Gbagbo, le 1er février, marque un nouveau rebondissement dans une procédure judiciaire qui dure depuis plus de sept ans. Accusés de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre pendant la crise postélectorale de 2010-2011, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ancien leader du mouvement des Jeunes Patriotes, ont tous les deux été acquittés le 15 janvier, mais maintenus en détention afin de donner le temps au parquet de déposer un appel. « L’affaire Gbagbo » est un échec retentissant pour la CPI. Non pas parce que l’ancien président a été acquitté, car tout le monde a droit à un procès équitable, mais à cause de la manière dont il a été acquitté. Le dossier de l’accusation était si mal monté qu’après de nombreuses années et des ressources financières très importantes, il s’est lamentablement écroulé.

Espoir de justice amoindri

Voici la fin de tout espoir de justice pour les victimes de la guerre civile qui a fait trois mille morts, selon les Nations unies, des dizaines de milliers de blessés et de déplacés. Fin de la justice, car personne n’a été puni pour les crimes de guerre perpétrés pendant les cinq mois qu’a duré ce conflit armé. Huit cents personnes liées à Laurent Gbagbo et qui avaient fait l’objet d’une condamnation par les tribunaux ivoiriens, au nombre desquelles se trouvait son épouse, Simone Gbagbo, ex-première dame, ont été amnistiées en août 2018 par le président Alassane Ouattara. Quant à l’ancienne rébellion ayant à sa tête Guillaume Soro, aujourd’hui président de l’Assemblée nationale, qui s’est battue contre l’armée régulière, aucun de ses chefs de guerre n’est passé en justice et une grande partie de ses combattants ont été intégrés dans l’armée nationale.

Renforcement du règne de l’impunité

Ce coup porté à la crédibilité de la justice internationale menace la stabilité dans le monde en renforçant le règne de l’impunité. La situation dans laquelle se trouve à présent la Côte d’Ivoire démontre, s’il était encore nécessaire de le dire, que la guerre n’aurait jamais dû avoir lieu. Il aurait fallu négocier et négocier encore, parce que c’est l’essence même de la démocratie : les accords et les compromis, non la guerre. Aujourd’hui, la paix n’existe pas en Côte d’Ivoire. Les tensions souterraines remontent à la surface. Les Ivoiriens attendent la prochaine élection présidentielle qui devrait se tenir vers la fin de l’année 2020 avec une angoisse palpable. Et pour cause, les acteurs du conflit postélectoral sont tous en place. Même loin de son pays, Laurent Gbagbo pèsera de tout son poids sur l’échiquier politique. Pour ses partisans, il restera un martyr que l’on maintient maintenant en exil après l’avoir injustement accusé et détenu.

La Côte d’Ivoire face à son avenir

Une partie déterminante pour l’avenir du pays se joue actuellement. Un bras de fer entre les deux principaux partis politiques, le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara, chef de l’État sortant, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Konan Bédié, ancien président, proches alliés pendant l’élection de 2010, mais à présent en pleine rivalité. De son côté, le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, déstabilisé par le procès de son chef à La Haye, acquiert maintenant une importance grandissante puisqu’il pourrait venir gonfler les rangs de l’un des deux autres partis en vue de la prochaine présidentielle. Les hommes et les femmes de pouvoir abattent leurs cartes et cherchent le poker, la combinaison qui va remporter la mise. Les alliances se font et se défont. Les trahisons s’annoncent, les haines se tissent, les dérives s’accentuent, les énergies se gaspillent. Tout cela fait craindre l’affrontement. Dans un environnement mondial sous tension, la Côte d’Ivoire est face à elle-même, le dos contre le mur de son destin pour le meilleur ou pour le pire. Pourtant, la majorité des Ivoiriens recherche la stabilité afin de pouvoir continuer à vivre paisiblement : avoir un travail, envoyer les enfants à l’école, faire des projets et ne plus craindre une recrudescence de la violence et du chaos.

Une réalité économique postélectorale contrastée

La période qui a suivi la guerre postélectorale a connu un taux de croissance élevé. Selon un rapport de la Banque mondiale sur la situation économique de la Côte d’Ivoire publié en juillet 2018, les perspectives à court et moyen terme sont favorables pour l’économie ivoirienne qui devrait maintenir une croissance du PIB, de l’ordre de 7 à 7,5 % au cours des prochaines années. Cependant, les chiffres ne disent pas tout. Ils ne parlent pas des conditions de vie sur le terrain, du taux de chômage qui est sujet à controverse selon que l’on tient compte du secteur informel ou pas, des perturbations dans le secteur agricole commercial dépendant de la fluctuation des prix sur les marchés mondiaux ou encore des problèmes écologiques qui fragilisent l’environnement. Les tensions politiques ajoutent une forte dose de perturbation qui peut entraîner un manque de confiance en l’avenir et un désintéressement des investisseurs.

Nécessité de désamorcer les tensions

L’élite politique se doit de désamorcer les tensions de toute urgence, de mettre de côté ses antagonismes et de chercher une voie pacifique et durable pour le bien de tous. À ce titre, les classes moyennes ivoiriennes pourraient avoir un rôle à jouer. Bien que minoritaires (estimées à un quart de la population, selon une étude récente) et réparties en plusieurs groupes professionnels, elles forment l’épine dorsale du pays. Peu politisées, ce sont elles qui, jour après jour, dans les bureaux, les petites et moyennes entreprises, le commerce et l’agriculture, supportent le poids des impôts et font marcher les banques, elles encore qui entretiennent la chaîne de solidarité afin d’aider les marginaux du système. C’est donc à une prise de conscience de son potentiel que cette tranche sociale doit arriver. En appuyant les organisations de la société civile indépendante qui ont besoin d’un soutien substantiel dans la population pour être efficaces, elles ont la capacité d’arrêter l’engrenage.

* Écrivaine et universitaire, Véronique Tadjo a vécu 14 ans en Afrique du Sud. Elle partage maintenant son temps entre Londres et Abidjan. Son dernier roman En compagnie des hommes traite de la récente épidémie d’Ebola (Editions Don Quichotte, 2017).

PAR VÉRONIQUE TADJO*

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