Le cauchemar de la « rééducation » des Musulmans en Chine

C’est toute une population musulmane que Pékin veut lobotomiser en « rééduquant » des centaines de milliers d’entre eux dans des camps d’internement.

La région autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, compte quelque 24 millions d’habitants. Un peu moins de la moitié sont désormais d’ethnie ouïgoure, du fait d’une politique de colonisation systématique menée par le pouvoir central, comme au Tibet, au profit des Hans de langue chinoise. Outre cette pression démographique, qui s’accompagne d’un véritable quadrillage policier, les Ouïgours et les autres Musulmans du Xinjiang, notamment Kazakhs, sont enfermés par centaines de milliers dans des camps dits de « rééducation ». 

Cette incarcération massive, dénoncée par Human Rights Watch et par Amnesty International, pourrait concerner jusqu’à un million de personnes, soit près du dixième de la population musulmane du Xinjiang. « Le Monde » a évoqué à ce sujet un « nouvel archipel du Goulag ». Les réactions étrangères à un tel scandale demeurent pourtant très limitées, à la fois du fait de de la rhétorique « antiterroriste » de Pékin, d’une part, et de la faiblesse des relais ouïgours à l’international, d’autre part.

UNE DESTRUCTION METHODIQUE DE L’IDENTITE MUSULMANE

Le Parti communiste chinois (PCC), au pouvoir à Pékin depuis 1949, a significativement changé le nom du Turkestan oriental, territoire historiquement musulman, en Xinjiang, la « nouvelle frontière ». La « région autonome » alors instituée a été le théâtre d’une politique d’assimilation systématique, aggravée lors des troubles de la « Révolution culturelle » des années 60. La répression généralisée, qui a suivi le « printemps » de Tian’anmen en 1989, a également été durement ressentie au Xinjiang. Ce lien entre raidissement au centre et chape de plomb sur le Xinjiang s’est confirmé, avec une intensité sans précédent, sous la présidence de Xi Jinping, secrétaire général du PCC depuis 2012. Un tel processus s’est encore accentué depuis la nomination à la tête du PC local, en août 2016, de Chen Quanguo, qui s’était précédemment distingué par sa gestion ultra-répressive du Tibet.

C’est en effet l’ensemble de la population musulmane du Xinjiang, et non des groupes plus ou moins « extrémistes », qui est jugée collectivement suspecte. Des dizaines de milliers d’agents de sécurité ont été envoyés en renforts au Xinjiang pour y assurer la surveillance systématique, par sources humaines ou électroniques, de millions de personnes, tout en lançant le chantier de centaines de nouveaux centres d’interrogatoire, de sélection et d’internement. Les critères d’investigation, puis d’arrestation, sont particulièrement flous, ainsi que le révèle, parmi d’autres, une batterie de 75 « indicateurs d’extrémisme religieux », incluant l’arrêt brutal de la consommation d’alcool et de tabac, ou bien le stockage de quantités importantes de nourriture à domicile. Dans la pratique, la simple affirmation de l’identité religieuse, y compris dans l’espace privé, peut conduire à la « rééducation » en langue chinoise, durant des mois, voire des années, avec séances d’autocritique répétées, dans la pure tradition maoïste, jusqu’à l’éventuelle réinsertion sous contrôle policier.

DES JIHADISTES ULTRA-MINORITAIRES JUSQUE DANS LA DIASPORA

La politique menée au Xinjiang vise officiellement à « éradiquer les virus idéologiques » qui pourraient conduire au terrorisme de type jihadiste. La dernière attaque reconnue par les autorités chinoises remonte à septembre 2015, quand 28 « terroristes » auraient été tués après la mort de 16 personnes, dont 5 policiers, dans une mine de charbon d’Aksu (aucun groupe n’avait revendiqué cette attaque, que Pékin avait mis plus de deux mois à admettre). Les autorités attribuent précisément cette absence d’attentat depuis trois ans à la « rééducation » de masse au Xinjiang, un argument qui leur vaut une indéniable compréhension internationale. Or les principaux réseaux jihadistes ont quitté le Xinjiang pour l’Asie centrale, et plus récemment le Moyen-Orient, autour du Parti du Turkestan islamique (PTI), implanté  dans le nord-ouest de la Syrie. Outre que ces formations jihadistes sont ultra-minoritaires, y compris dans une diaspora ouïgoure estimée à quelques centaines de milliers de personnes, ce ne sont pas elles qui frappent les intérêts chinois à l’étranger (c’est ainsi un groupe pakistanais  et baloutche qui a attaqué tout récemment le consulat chinois à Karachi).

La propagande du régime chinois peine donc à justifier par des motivations sécuritaires sa politique de liquidation systématique de l’identité musulmane au Xinjiang. Après les milieux religieux, ciblés de longue date par la répression gouvernementale, ce sont désormais les cadres ouïgours, dont la loyauté était pourtant éprouvée, que visent les campagnes de « rééducation », dans une logique d’assimilation à l’ethnie Han et à la langue chinoise. Les Ouïgours exilés sont sommés de rentrer sans délai, tandis que les déplacements à l’étranger depuis le Xinjiang ouvrent la voie aux pires suspicions. Sur les maisons des familles surveillées, un simple code-barres, de type QR, permet aux services de sécurité de connaître tous les antécédents du foyer concerné. La masse des données collectées au Xinjiang donnerait le tournis au plus inventif des lecteurs d’Orwell.

Un bon Musulman ne peut plus être pour Pékin qu’à l’image de Shohrat Zakir, l’adjoint ouïgour de Chen Quanguo, le patron han du PCC au Xinjiang. Zakir est intervenu en octobre dernier pour célébrer les vertus des camps de« rééducation », prononçant ainsi le premier plaidoyer officiel en faveur de tels camps. Zakir, il est vrai, avait lui-même déjà été « rééduqué » durant la Révolution culturelle. Une « rééducation » qui, dans le cas personnel de Zakir et du strict point de vue du régime chinois, apparaît couronnée de succès.

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