HISTOIRE Chine, 1978 : le grand bond en avant économique

Après l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, la Chine prend un virage dans sa politique économique qui en fait aujourd’hui un acteur majeur de la mondialisation capitaliste.

S’il est un « grand bond en avant » de l’économie chinoise, c’est bien celui qui s’amorce en 1978. Trente ans après la prise de pouvoir par Mao Zedong, une famine qui a fait 20 millions de morts en 1959-1961, la longue et tragique crise politique de la Révolution culturelle qui annihile toute velléité réformatrice, l’économie chinoise reste celle d’un pays très pauvre, peu développé, où l’agriculture occupe encore 71 % de la population active. Une agriculture encore très largement archaïque, peu mécanisée, qui reçoit en moyenne chaque année autour de 10 % des investissements de l’Etat et peine à subvenir aux besoins d’une population en forte croissance. Les efforts d’investissement, comme dans le modèle soviétique, restent concentrés sur l’industrie lourde.

Les réformateurs au pouvoir

Après la mort de Mao en 1976, une courte lutte de factions permet aux réformateurs, violemment écartés du pouvoir et réprimés pendant la Révolution culturelle, d’accéder aux commandes. La disparition de Mao va leur donner la possibilité d’appliquer une politique économique qui se veut d’abord pragmatique, résumée par la célèbre phrase que Deng Xiaoping formulait déjà en 1962 afin de développer l’économie chinoise épuisée par le « grand bond » : « Peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape les souris.»

« Peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape les souris », Deng Xiaoping

Deng défend des réformes prudentes et progressives sans remettre en cause la prééminence des entreprises d’Etat dans les secteurs jugés stratégiques. Il reprend les thèses des économistes chinois qui avaient dénoncé les surinvestissements dans l’industrie lourde, la stagnation du niveau de vie, l’exploitation du monde rural qui ne voyait arriver que bien peu d’investissements, la mauvaise gestion des entreprises, la lourdeur du Plan, la fermeture économique du pays et l’obsession de l’autosuffisance.

Deng Xiaoping lance sa propre campagne en faveur de la réalisation effective des « quatre modernisations » (déjà évoquées par Zhou Enlai en 1975) dans l’agriculture, l’industrie, la recherche et la défense nationale. C’est dans l’agriculture que le coup d’envoi de la nouvelle politique est donné, par la mise en place du « système de responsabilité ». La terre demeure collective mais son exploitation est décollectivisée : chaque famille paysanne jouit d’un bail de quinze ans sur une parcelle et, après versement d’une part de la production à l’Etat au titre du règlement du bail, du remboursement des subventions et du paiement des semences, elle peut disposer du surplus et le vendre librement. En 1984, ces baux deviennent héréditaires, les lopins peuvent être achetés ou vendus.

Ouverture aux investisseurs étrangers

L’absence d’un « Consensus de Pékin »

Dans l’industrie, dès décembre 1978, une partie des investissements est transférée de l’industrie lourde à celle des biens intermédiaires et des biens de consommation. Le « système de responsabilité » y est étendu : une part des profits est gardée par l’entreprise et consacrée à l’augmentation des salaires et à l’investissement. En 1984, les petites et moyennes entreprises peuvent être louées ou vendues au privé. Désormais, la planification impérative est restreinte à une soixantaine de produits majeurs de l’industrie et de l’agriculture.

Les résultats sont rapidement au rendez-vous : dès 1980, la Chine exporte des grains, du soja, du coton brut. Le revenu agricole par tête est multiplié par quatre en dix ans. Le produit intérieur brut (PIB) augmente de plus de 8 % par an au début des années 1980. Les deux décennies suivantes sont celles de la création d’un système bancaire public drainant l’épargne intérieure, permettant de financer les investissements des entreprises.

Une part des profits est gardée par l’entreprise et consacrée à l’augmentation des salaires et à l’investissement

L’autre volet majeur de cette nouvelle politique économique est l’ouverture aux acteurs économiques extérieurs. Si, dès 1978, le pays emprunte un peu à l’étranger et aux institutions internationales comme la Banque mondiale, les dirigeants encouragent surtout les investissements étrangers. Une loi de juillet 1979 autorise leur entrée en partenariat avec des sociétés chinoises, qui sauront en profiter pour accumuler les savoirs technologiques étrangers.

Des lois successives orienteront par la suite ces investissements dans certains secteurs, en priorité pour l’exportation, et certaines régions. Pour attirer ces investisseurs, et d’abord ceux de la riche diaspora chinoise du sud-est asiatique, des zones économiques spéciales – qui offrent des conditions fiscales privilégiées – sont créées à proximité de Hongkong (Shenzhen, Zhuhai et Shantou) et face à Taiwan (Xiamen). En 1984, quatorze villes côtières sont déclarées ouvertes aux échanges avec l’étranger et à l’accueil d’investisseurs étrangers dans des conditions préférentielles.

Une économie socialiste de marché

Ces profondes réformes économiques ne vont pas sans crises. La politique de l’enfant unique, qui pénalise les couples ayant plus d’un enfant, mise en place en 1979 pour que la modernisation économique permette une plus forte amélioration du niveau de vie, ne plaît pas à tout le monde. La libéralisation économique, suivie d’une décentralisation donnant plus d’initiative aux pouvoirs régionaux et locaux, s’accompagne souvent de corruption, de gaspillages et d’un creusement des inégalités. Une partie de la population, en particulier dans les milieux intellectuels et étudiants, réclame la liberté d’en débattre et, plus largement, une libéralisation politique qui doit accompagner la libéralisation économique.

Au sein du Parti, deux lignes s’affrontent, l’une souhaitant un retour en arrière, l’autre voulant accélérer les réformes. Tous veulent préserver le rôle dirigeant du Parti. Les manifestants prodémocratie de la place Tiananmen sont massacrés par l’armée le 4 juin 1989. Les événements dans le bloc soviétique, la chute du mur de Berlin puis celle de l’URSS accentuent la vigilance politique des dirigeants. Cependant, les partisans du retour en arrière ne peuvent profiter politiquement des événements, la transformation de la société chinoise est trop avancée. A partir de 1992, les réformes libérales sont relancées, les PME d’Etat privatisées, des villes sont déclarées ouvertes dans l’intérieur du pays, en particulier dans la vallée du Yangzi.

C’est sous le contrôle politique étroit du Parti communiste chinois et des successeurs de Deng (mort en 1997) que la Chine devient d’abord l’atelier du monde

En avril 1993, est inscrite dans le préambule de la Constitution la nature de l’économie chinoise : « Une économie socialiste de marché. » Certes, le dynamisme du secteur privé est bridé par l’incertitude du lendemain, dépendant qu’il est des décisions du Parti. Cependant, en 1997, la vente au privé du capital de certaines grandes entreprises d’Etat apparaît comme une avancée décisive, même si « privé » signifie souvent en Chine proche des élites politiques au pouvoir. Petit pas par petit pas, la succession des réformes entraîne une véritable révolution économique et sociale.

Mais c’est sous le contrôle politique étroit du Parti communiste chinois et des successeurs de Deng (mort en 1997) que la Chine devient d’abord l’atelier du monde, grâce à une main-d’œuvre peu chère assemblant des pièces dont la valeur ajoutée est bâtie ailleurs. Avant d’envoyer le produit fini vers le reste du monde et de connaître une forte croissance par les exportations, une spécialisation dont la Chine est progressivement sortie en produisant des biens de plus haute valeur ajoutée et en donnant plus de place au développement de son économie interne.

Source : A LIRE ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°383 – 10/2018

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