Amadou Hampâté Bâ : l’homme de la tradition (Muriel Devey)

L’écrivain

À partir de 1971, Amadou Hampâté Bà se consacre à ses propres travaux tout en continuant ses tournées à travers le monde. Son unique fonction officielle est celle qu’il exerce à l’Unesco en tant que membre du comité scientifique international pour la rédaction de l’« Histoire générale de l’Afrique », comité aux travaux duquel il assiste régulièrement avec son ami Boubou Hama.
Pendant plus de quinze ans jusqu’à ce qu’il tombe très malade, infatigable, il va surtout écrire et sa production ira en s’accroissant. Création littéraire abopdante couronnée par des prix et doublée d’une reconnaissance officielle avec l’octroi de plusieurs titres honorifiques caractérise les dernières années de la vie d’Amadou Hampâté Bâ, qui s’achève dans la consécration.
Amadou Hampâté Bâ n’a pas attendu la fin de sa vie pour écrire. Dès les années trente, il a commencé à publier. Il collecte la tradition orale depuis son enfance et a donc à portée de la main tous les matériaux nécessaires pour parler de sa culture peule et donner une vue élargie des traditions et de la spiritualité de l’Afrique de la savane. Depuis plus de quarante ans sa production littéraire suit une courbe ascendante et s’exprime au travers de genres littéraires diversifiés. Il passe des contes à l’histoire, du récit initiatique au roman et à l’autobiographie, de l’hagiographie à la poésie, de l’intervention radiophonique à la prestation de télévision, de la communication dans un colloque à l’interview dans la presse écrite. Au cours des années qui vont suivre, il va passer alternativement d’un mode d’expression à l’autre.
Ses oeuvres et son passage à l’UNESCO ont beaucoup contribué à sa renommée. Amadou Hampâté Bâ est désormais un personnage connu et invité en de nombreuses occasions. On peut même dire qu’il est devenu une sorte de mythe, incarnant la sagesse et la tradition africaine. Dans ces conditions la presse le sollicite tout particulièrement et les interviews se multiplient. Si les prestations accordées aux médias font de lui un personnage médiatique, une sorte de « vedette » et renforcent le mythe du « sage », image qu’il ne cherche pas vraiment à briser d’ailleurs, elles sont avant tout pour lui un moyen de faire passer son message et lui permettent de s’exprimer dans un genre dans lequel il excelle, l’oralité, l’art de raconter.
Quelque soit le mode d’expression, écrit ou oral, et le genre littéraire, toute l’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ obéit à une meme logique et vise à rendre compte de la tradition africaine, surtout peule, et du contact de cette tradition avec des religions révélées telles que le christianisme et l’Islam. Les travaux personnels effectués à partir de 1971 illustrent parfaitement son itinéraire littéraire, lui-même profondément ancré dans son éducation, sa culture et son histoire.
En 1970, Hampâté Bâ accorde un entretien au professeur Devisse à Radio France Internationale. En 1971 au Niger, il participe avec René Zuber à la réalisation d’un film sur les Peuls où il met en relief la relation profonde de l’homme avec son milieu traditionnel. Au cours de cette même année, il assiste à Paris à un séminaire du Centre national de recherche scientifique organisé par Germaine Dieterlen sur « la notion de personne en Afrique noire ». Il commence la rédaction de l’histoire de Wangrin et publie une Étude sur les Peuls Jawamɓe et sur L’intronisation du roi Koukou-Monzon au Centre d’études traditionnelles de Niamey. L’année suivante culmine avec la publication d’articles et de livres sur les Aspects de la civilisation africaine et Les Religions africaines comme sources de valeurs de civilisation chez Présence Africaine à Paris.
À Abidjan, en 1972, le quotidien Fraternité Matin sort le texte d’une de ses conférences faites à Bamako sur « Dieu aime-t-il l’infidèle ? ».
En 1973, après plusieurs mois de travail acharné, il publie le récit de la vie de Wangrin sous le titre « L’Étrange destin de Wangrin ». Le livre est enfin sorti, Amadou Hampâté Bâ a tenu sa promesse. Fresque historique de l’Afrique coloniale à l’époque de la Première Guerre mondiale, ce livre nous décrit, par le biais d’une biographie, le choc entre la tradition immuable et la mutation symbolisée par le colonialisme, l’interaction des cultures, la rencontre entre le destin fixé par le mythe et la pratique individuelle.
Véritable voyage initiatique, la vie de Wangrin est soumise à un certain nombre d’épreuves que franchit victorieusement notre héros qui lutte avec ruse contre les administrateurs coloniaux, jusqu’au jour où il néglige les avertissements des géomanciens et perd son « borofin », son sac contenant la petite pierre symbolisant son lien à l’esprit de Gongoloma-Sooké, son Dieu tutélaire. Désormais, le sort va s’abattre sur lui et ce sera la fin. La morale de l’histoire montre combien la transgression de l’ordre ancestral se paie chèrement et combien la parole est sacrée.
Au plan de la forme, L’Étrange destin de Wangrin marie les genres imbriquant les modes d’expression hérités de l’art oral, tel que le conte où foisonnent proverbes, anecdotes, chants, onomatopées, prières, formes dialoguées, et les procédés stylistiques propres à l’écriture. Même si Amadou Hampâté Bâ affirme ne pas être l’auteur du livre mais simplement le narrateur et que toute l’histoire lui a été dictée par Wangrin, il fait néanmoins oeuvre de créateur, inventant un genre où sa culture orale est présente tant au niveau du message qu’au plan de la langue et de la forme littéraire. Tradition et modernité se confrontent et forment ici une oeuvre accomplie.
À sa manière, cette biographie romancée traduit la philosophie d’Amadou Hampâté Bâ qui prône à la fois le respect de la tradition mais invite à l’ouverture et à la modernité. Dans ce livre, Hampâté Bâ confirme qu’il maîtrise non seulement l’art de l’écriture mais en crée une, spécifiquement africaine.
Cet ouvrage est un véritable succès, un chef d’oeuvre unanimement reconnu qui lui vaut l’année suivante le grand prix littéraire de l’Afrique noire. Hampâté Bâ sera maintes fois interviewé sur cette oeuvre notamment par Maryse Condé qui lui consacrera une émission sur Radio France Internationale. Dans tous les lycées africains, le livre fait partie des programmes d’enseignement et est considéré comme une oeuvre littéraire de référence ou comme un matériau pour les professeurs d’histoire. Il donnera même à Henri Brunschwig l’idée d’écrire “Noirs et Blancs en Afrique noire française”. Sa renommée est internationale.
Suite à la parution de L’Étrange destin de Wangrin, Amadou Hampâté Bâ obtient le prix de la Langue française décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre. Ce succès littéraire s’accompagne des honneurs puisqu’il est élu membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer. Au cours de cette même année 1974, il participe à Paris au colloque international organisé par l’UNESCO sur « Le rôle et la place des artistes dans le monde contemporain » où il parle de l’art et des artisans en Afrique. Parallèlement, il rédige pour la Société d’études peules, un article sur « Culture traditionnelle et transformations sociales » qui fait l’objet d’une communication au cours de la réunion d’Abomey, consacrée à « La Jeunesse et les valeurs culturelles africaines ». S’il fait profession d’écrivain et passe son temps à écrire et à publier, Hampâté Bâ reste aussi un chercheur. De passage à Bamako, il projette d’organiser avec Boubou Hama et Jean Rouch un groupe de travail sur les traditions orales dans la boucle du Niger.
L’année 1974 est riche en événements et surtout en création puisque paraît chez Armand Colin un autre ouvrage d’Hampâté Bâ, publié en collaboration avec Lilyan Kesteloot et Christiane Seydou, “L’Éclat de la grande étoile suivi de Bain rituel, deux textes initiatiques peuls”. Le premier texte, récit ésotérique, « grave et sévère, révélant la face tragique de la philosophie Peule » [9], traite de l’initiation au pouvoir, de son acquisition et invite à la réflexion sur son utilisation. “Bain rituel ou Lootori” reprend les chants qui accompagnent la promenade qui mène au bain matinal, le jour où l’on fête le nouvel an peul. Bain purificateur où animaux et hommes se retrouvent, baignade après laquelle « on est censé repartir sur un pied nouveau, débarrassé de toutes souillures volontaires et involontaires et doté, par surcroît, de la protection des génies tutélaires » [9].
Après la publication de “L’Étrange destin de Wangrin” et de “L’Éclat de la grande étoile”, Hampâté Bâ se consacre à des travaux de portée plus réduite. Retour aux conférences avec en janvier 1975 un colloque à Bamako sur « Traditions orales historiques dans la boucle du Niger » organisé par l’association Arsan 1, émanation de la Société commerciale d’Afrique de l’Ouest, la SCOA, à l’Hôtel de l’Amitié. Répondant aux voeux d’Hampâté Bâ et à son programme établi en 1960 à l’Institut de sciences humaines, ce colloque réunit non seulement des chercheurs tels que Jean Rouch et Germaine Dieterlen mais aussi des traditionalistes puisque le griot Wa Kamissoko y est présent.
L’un des voeux d’Amadou Hampâté Bâ s’est réalisé. Ce jour là, un traditionaliste africain, un « illettré », a gagné sa place auprès des universitaires et des professeurs de la Sorbonne. Le colloque se termine par une excursion dans la haute vallée du Niger àKourou Kolo Kalé et Kourou Nin Sen. Il est suivi l’année suivante par une autre conférence sur « Histoire et traditions orales africaines », toujours organisée par la SCOA et accompagnée d’une excursion en pays dogon, sur les falaises de Bandiagara, au cours de laquelle Jean Rouch tourne un film intitulé Germaine-Mauss. Le séminaire sur le terrain, autre voeu d’Hampâté Bâ, est enfin dans les faits.
Au cours de cette rencontre Amadou recevra Théodore Monod à l’Institut des sciences humaines de Bamako. Hélas, l’établissement, peu entretenu et délaissé, n’a plus son allure d’antan et a perdu de son prestige. C’est donc la gorge nouée qu’Amadou Hampâté Bâ fait un discours en hommage à son grand ami, ancien directeur de l’IFAN. En mars, il se rend à Paris où il se joint aux membres de la Société d’études peules pour fonder les éditions Nubia, une association africaine d’auteurs et d’éditeurs dirigée par Alfa Ilbrahima Sow.
Cette passion pour les traditions orales, surtout peules, est récompensée en 1975 par la sortie de deux disques, volumes 4 et 5 de la collection « Archives sonores de l’Afrique noire » qui lui sont consacrés par le Club des lecteurs d’expression française et Radio France Internationale. Cette production radiophonique appuyée par un résumé de sa biographie et de son oeuvre rédigé parJacques Chevrier couronne sa bataille pour la préservation du patrimoine oral. Dans le premier disque, interviewé par Claude Metra, Hampâté Bâ s’exprime sur son enfance, l’initiation, la tradition orale. Dans le deuxième volume, Maryse Condé l’interroge sur son ouvrage L’Étrange destin de Wangrin.
En 1976 paraissent successivement aux Nouvelles Éditions Africaines, un récit initiatique peul sous forme de conte, Petit Bodiel, puis Jésus vu par un musulman, texte d’une conférence faite à Niamey devant la Commission épiscopale des relations avec l’Islam où Amadou Hampâté Bâ toujours préoccupé par le dialogue inter-religieux démontre que les musulmans reconnaissent Jésus comme fils de Dieu de la même manière que les chrétiens. Petit Bodiel raconte l’histoire d’un petit lièvre rusé qui conquiert le pouvoir à des fins personnelles. Mais il sera puni pour ses excentricités et sa volonté de puissance. Ces deux ouvrages ainsi qu’un article dans le Courrier de l’UNESCO intitulé « En Afrique, cet art où la main écoute » dans lequel il donne les significations symboliques des métiers, offrent un panorama assez complet des thèmes chers à Hampâté Bâ.

En effet, l’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ se caractérise, d’une part, par des récits initiatiques peuls, base de l’enseignement traditionnel, tels que KoumenKaidaraL’Éclat de la grande étoile ou Petit Bodiel qui renvoient à la mystique peule d’avant l’Islam. Ces récits constituent un domaine particulier de la littérature orale peule réservé à une minorité de personnes qui réfléchissent, ont été instruits et savent reconnaître le sens profond de la vie. Ils reconstituent tout un monde sous-jacent, caché, plus vaste, inaccessible à l’observateur non averti et superficiel.

D’autre part, Hampâté Bâ nous livre des ouvrages qui traitent des religions, notamment des religions révélées, de leur contact avec la culture et les religions traditionnelles africaines et du conflit souvent irréductible qui s’engage entre partisans de la religion traditionnelle et adeptes de l’Islam.

L’Empire peul du Macina, récit historique, évoque en effet l’islamisation du peuple peul sous la conduite d’un homme humble et religieux, Cheikou Amadou qui apparaît comme le héros fondateur. Dans ce cas, c’est l’Islam qui prend le dessus.

L’Étrange destin de Wangrin est la confrontation du coloniafisme européen et de son corollaire le christianisme avec la culture africaine traditionnelle et l’islam.

Vie et enseignement de Tierno Bokar, qui relève de l’hagiographie, nous emmène à la découverte de la spiritualité, de la foi en Dieu, de l’amour du prochain et de la tolérance.

Jésus vu par un musulman propose une autre problématique, le dialogue inter-religieux, et confirme le côté oecuménique de la pensée d’Hampâté Bâ. L’auteur démontre qu’il n’y a pas d’opposition entre les différentes religions et qu’au delà, il n’existe qu’un seul Dieu. En s’appuyant sur l’arithmologie ou la science des nombres Hampâté Bâ met d’ailleurs en évidence que chaque religion donne la même signification et la même valeur ésotérique à chacun des nombres premiers.

Le troisième volet de sa production est son autobiographie, qu’il écrit progressivement sous forme d’un livre plus ou moins romancé, Amkoullel, ou qu’il révèle au travers des diverses interviews qu’il accorde.
Ces six années illustrent parfaitement l’itinéraire ascensionnel d’Amadou Hampâté Bâ et sa création littéraire marquée par deux tendances. D’un côté les articles, les interventions dans des colloques ou les interviews qui apparaissent comme des exercices de style, des moments de transition où Hampâté Bâ « s’essaie ». De l’autre, des publications d’ouvrages importants, travail de longue haleine duquel émerge une oeuvre essentielle et achevée.
Dans toute son oeuvre, qu’il s’agisse de sujets portant sur les récits initiatiques, les traditions ou les religions, Hampâté Bâ nous entraîne dans l’univers sacré de la parole et insiste sur les vertus sociales et religieuses indispensables à l’homme et facteurs d’harmonie.
Au cours des mois suivants, après une participation au colloque sur « Histoire et traditions orales africaines » à Niamey.
Hampâté Bâ se rend à Abidjan où il accorde un long interview réalisé par Ben Soumahoro et Doudou Guèye à la télévision ivoirienne. Il parle de son passé, de son enfance, des années quarante, de l’histoire du RDA, de l’éclatement de la fédération du Mali. Témoignage autobiographique important où un aspect jusqu’alors peu connu d’Hampâté Bâ, ses relations avec le monde politique, est largement évoqué. Cette interview est reprise dans son intégralité dans le quotidien ivoirien, Fraternité Matin.
Après cette émission, il part au Mali. Au cours de son séjour, il projette de créer une Fondation populaire pour la sauvegarde des traditions africaines à Sévaré. Pour diverses raisons, notamment financières, ce projet ne verra jamais le jour. L’événement majeur de l’année 1977 reste pour Amadou le grand rassemblement du 21 juin à Hamdallaye où 10.000 personnes récitent le Coran et procèdent à un grand pardon en présence du chef de l’État Moussa Traoré dont Hampâté Bâ est parfois le conseiller. Cette rencontre avait été suggérée par Amadou. Considérant que le Mali est victime d’un mauvais sort causé par les nombreuses malédictions que s’étaient données les familles peules, toucouleures et kountas au moment de la conquête d’El Hadj Omar, Hampâté Bâ décide qu’un grand pardon collectif est nécessaire. Pendant un an, il effectue plusieurs voyages au Mali pour rendre visite aux représentants des familles Cissé, Tall et Kounta qui donnent leur accord pour ce rassemblement. Pendant plusieurs années, auront lieu des commémorations anniversaires auxquelles Hampâté Bâ se rendra jusqu’à ce qu’il renonce à y aller pour éviter de trop se fatiguer.
Une fois de plus, par cet événement dont il a eu l’initiative, Amadou Hampâté Bâ prouve qu’il est un conciliateur, un homme de dialogue et démontre les vertus du dialogue inter-culturel et inter-religieux.
Au cours des années suivantes, publications d’articles ou d’ouvrages, interviews et colloques… à Paris, à Abidjan, ou ailleurs continuent à rythmer la vie d’Amadou Hampâté Bâ. Après avoir terminé la rédaction d’un article sur la « Genèse de l’homme selon la tradition peule » pour la Société d’études peules en hommage au professeur Pierre Francis Lacroix, il accorde une interview à Ibrahima Baba Kaké pour l’émission « Mémoires d’un continent » sur Radio France Internationale puis fait publier une nouvelle version de Kaïdara, attestant une nouvelle fois ses talents d’écrivain.
Après la version en vers de 1968, Hampâté Bâ compose une nouvelle version en prose et confirme par là que, comme tout lettré africain, il n’outrepasse en rien la liberté normale qu’un auteur peut avoir avec un texte. En littérature orale, il n’y a pas de texte, seulement une histoire très précise dont la « progression, les étapes, les symboles, les faits significatifs doivent rester rigoureusement inchangés » [5]. Si l’auteur ne peut rien changer quant au fond de l’histoire, il peut par contre « en choisir la forme qui lui plaît, selon ses talents, son humeur ou son public; la dire, la chanter ou l’écrire ; en prose ou en vers… » [5]. C’est à ce niveau que se situe le travail de création d’Hampâté Bâ et son originalité vient du fait qu’il fait à la fois oeuvre d’ethnologue, parfois d’historien et oeuvre d’écrivain. Il collecte, enregistre, traduit mais il ne donne pas des textes qui sont de simples transcriptions écrites. Au contraire, il recrée, passant avec art de l’expression orale à l’expression écrite pour aboutir à la création littéraire et son oeuvre est un mariage réussi entre oralité et écriture, tradition et oeuvre personnelle.
Qui ne serait pas charmé et bercé en lisant ou en écoutant ce poème, véritable invitation au voyage dans le « mystérieux pays de Kaïdara » ? [5]

Conte conté, à raconter…
Seras-tu véridique ?
Pour les bambins qui s’amusent au clair de lune, la nuit
mon conte est une histoire fantastique.
Quand les nuits de la saison froide s’étirent et s’allongent,
À l’heure tardive où les fileuses sont lasses,
Mon récit est un conte agréable à écouter.
Pour les mentons velus et les talons rugueux,
c’est une histoire véridique qui instruit
Ainsi je suis futile, utile, instructif.
Déroule-la qu’elle vienne…

Dans cette version en vers et en français de Kaïdara, Hampâté Bâ offre aux lecteurs un texte éminemment poétique dans lequel il arrive à rendre la valeur des mots, la richesse de l’image et des rythmes musicaux du poème africain.

En 1979, Hampâté Bâ est élu membre sociétaire de la Société des gens de Lettres à Paris au moment où sort à la télévision française, sur TF1, le film sur Koumen produit par l’Institut national de l’audiovisuel et réalisé par Ludovic Ségarra. C’est sur des images du Sahara et des fresques du Tassili que s’ouvre le film tandis que la voix d’Amadou Hampâté Bâ nous entraîne immédiatement dans le monde merveilleux des Peuls. « L’Africain traditionaliste n’est jamais surpris. Il vit dans un présent permanent à la manière de Dieu. Il est aussi ancien que le temps. On a trouvé des traces de Peuls qui datent de 7.000 ans. Je veux dire cet inconnu le plus simplement possible. Il n’est jamais surpris, il n’est jamais émerveillé parce qu’il vit dans le merveilleux » [68]. Tout le long du film, porté par la force et la beauté des images, Hampâté Bâ, redevenu conteur, parle des Peuls, de leur histoire, des bovidés, du serpent Tyanaba et raconte l’initiation de Koumen. Avec ce film, c’est la culture africaine portée à l’écran. Ainsi un autre voeu d’Hampâté Bâ se réalise. Tout au long de ces années, Amadou partage son temps surtout entre Paris et Abidjan. À Paris, il est très souvent en compagnie d’Hélène Heckmann avec qui il travaille et écrit beaucoup. Il s’occupe par ailleurs d’une partie de sa petite famille, de ses enfants et de ses neveux qui résident à Paris où ils poursuivent leurs études. Il contrôle avec attention leurs activités car il n’est pas question de s’amuser et de ne rien faire. Hampâté Bâ est un père attentionné et bon mais rigoureux et sévère pour les études. Aux petits, il raconte contes et histoires merveilleuses et aux plus grands il apprend à affronter la vie et à travailler. Il observe le comportement de chacun pour juger et choisir celui qui sera le plus apte à recevoir des initiations poussées et à être introduit dans certains cercles de connaissance.
A Abidjan, le père se double du professeur. Amadou Hampâté Bà donne des cours sur la culture traditionnelle peule, sur Tierno Bokar et sur l’Islam à un petit groupe d’étudiants de tous âges. Certains viennent de très loin, parfois de Bamako pour recevoir son enseignement. Il enseigne dans sa maison située à Marcory dans un quartier plein de vie et de couleur où il y a peu d’Européens et où l’habitat est peu dense. La maison donne sur une grande cour où se pressent visiteurs et membres de la famille.
Nombreux sont ceux qui viennent voir Hampâté Bâ, aussi pour préserver l’intimité familiale, la demeure est séparée en deux. Il y a les pièces où l’on reçoit, situées au premier étage de la maison et les autres réservées à la famille. Même la salle à manger où les invités prennent leur repas se trouve dans la partie du bâtiment accessible seulement aux gens de l’extérieur.
Une dizaine de personnes environ assiste à ses cours qui ont lieu le matin de 9 h 30 jusqu’à 11 h 30. L’après, midi est consacré aux réunions plus mondaines. Son public d’élèves se compose des cinq ou six étudiants habituels, surtout des maliens, et de voyageurs de passage, des marabouts venus apporter des documents ou simplement l’écouter. Parfois quelques intimes, qu’Hampâté Bâ ne peut rencontrer qu’à ce moment-ià, se joignent à l’assistance.
Hampâté Bâ a une manière bien à lui pour recevoir les nouveaux élèves. Lorsque Bernard Salvaing, un coopérant français qui étudie le peul, se présente un jour chez lui et lui demander s’il peut assister à ses cours, Hampâté Bâ acquiesce et lui dit « je donne des leçons en ce moment à propos d’un texte que je viens d’écrire. Voilà le texte. Voyez mes élèves. Ils sont sept ou huit. Je n’ai pas un nombre suffisant de textes. Il faudrait que vous les photocopiez ». Le texte fait une centaine de pages manuscrites. C’est un poème, une introduction au Coran, une sorte de catéchisme mais sous une forme versifiée et rédigée en peul. Bernard Salvaing trouve cette demande un peu bizarre mais s’exécute et fait photocopier le document, ce qui représente environ 700 photocopies. Quelques jours plus tard, il rapporte les copies à Hampâté Bâ. Ce dernier le remercie et ajoute que ses étudiants seront très contents, que cette maison est la sienne et que désormais il peut venir étudier le matin. Salvaing comprend alors que la tâche qui lui a été confiée, est une sorte de test, une épreuve pour juger son comportement.
Pendant ses cours, Amadou Hampâté Bâ lit et commente des textes qui portent sur les fondements de l’enseignement de l’Islam et de son histoire. Ces textes sont des poèmes qu’Hampâté Bâ a lui-même versifiés. Il est en effet un grand poète, auteur de milliers de magnifiques vers écrits en langue peule. Pour lui, tous les genres, romans, contes, histoire, récits épiques et mythiques, biographie de saints et même la poésie sont un moyen de s’exprimer, de recréer le passé de l’Afrique et de parler des traditions. Il est vrai que c’est la poésie qu’il maîtrise le mieux et où il traduit avec le plus de sensibilité l’univers traditionnel.
Amadou Hampâté Bâ enseignera sans arrêt jusqu’au moment où il tombera gravement malade en 1982. Ensuite, trop fatigué, il ne pourra plus donner son enseignement avec autant d’assiduité. À partir de cinq heures, après la prière, la soirée est consacrée à des conversations à caractère plus mondain et toute personne qui le souhaite peut assister à ces réunions. Hampâté Bâ, après avoir salué les gens, se met à parler en français et raconte devant un auditoire ébloui des anecdotes morales ou religieuses qu’il avait apprises de Tierno Bokar et des souvenirs relatifs à la période coloniale. A son habitude, merveilleux conteur, Hampâté Bâ fascine, captive par sa conversation très brillante et pleine de verve. Le soir, à table, il mange entouré de nombreux amis, quelques élèves, rarement des personnes de la famille et la plupart du temps ses invités sont des hommes, parfois quelques femmes occidentales. Sa femme Dicko participe exceptionnellement à ces dîners.
Dans la maison d’Hampâté Bâ, deux pièces occupent une place importante pour lui. C’est d’une part la bibliothèque qui est d’une grande richesse et recèle tous ses manuscrits. Rares sont les gens qui y ont accès. Elle est située dans la partie de la maison qui n’est pas publique et Hampâté Bâ qui en est très jaloux, la montre rarement. Seuls certains chercheurs peuvent consulter les documents, telle que sa nièce Bintou Sanankoua qui utilisera les archives sur l’histoire et les traditions peules pour écrire son livre sur l’empire peul du Macina. Une autre pièce, grande et simplement aménagée, carrelée et couverte de nattes tient lieu de salle de recueillement. C’est ici qu’Hampâté Bâ se rend pour prier et trouver calme et sérénité.
Hampâté Bâ écrit ses textes poétiques peuls destinés à l’enseignement en caractères arabes car la plupart de ses élèves sont des Maliens, de milieux maraboutiques qui ne savent pas lire en caractères latins. Sa transcription est un peu différente des transcriptions généralement en usage. Hampâté Bâ n’utilise la transcription de Bamako que pour les publications bilingues telles que LÉclat de la grande Etoile, Bain rituel et pour les travaux édités en Europe. Parfois, il écrit en arabe, bien qu’il ne soit pas arabisant en profondeur. Ayant fréquenté l’école française, il n’a pas fait un cursus complet en études islamiques et ne sait donc pas lire couramment l’arabe, il le déchiffre seulement. D’ailleurs en 1960, alors qu’il se trouvait à Abidjan, il avait fait appel à Almamy Yattara, grand maître coranique originaire du Macina, très compétent en sciences islamiques, traditionaliste mais qui n’avait jamais fait l’école française. À cette époque, Hampâté Bâ avait besoin de lui pour étudier des documents écrits en arabe qu’il voulait traduire en peul. Yattara était donc venu chez lui à Abidjan pendant deux ans.
En 1980, Hampâté Bâ rencontre à Abidjan le frère franciscain Jean Gwenolé Jeusset et fait partie de la première « commission des relations avec les musulmans ». Il écrit quelques temps après la préface de la thèse de Jean Gwenolé Jeusset consacrée aux rapports entre Saint- François dAssise et l’Islam et intitulée “Dieu est courtoisie.
François dAssise, son ordre et l’Islam”. C’est une nouvelle occasion pour Hampâté Bâ de prôner le dialogue inter-religieux. Par son esprit d’ouverture, il confirme son appartenance à un courant très tolérant et humaniste largement répandu au Mali, dans lequel il a vécu et qu’il défend ardemment. Il se montrera d’ailleurs toujours très méfiant à l’égard des mouvements wahabites dont il craint l’intolérance même si le problème de l’intégrisme ne se pose pas encore.
En 1980, le premier volume tant attendu de l’Histoire générale de l’Afrique paraît, édité conjointement par l’UNESCO et Jeune Afrique. Ce tome présente un important article d’Hampâté Bâ sur la « Tradition vivante » dans lequel celui-ci révèle l’origine sacrée de la parole, sa puissance créatrice, les modes de transmission de la tradition orale, ses principaux dépositaires, artisans traditionnels, griots, traditionalistes, l’influence de l’Islam sur la tradition… L’auteur termine son article sur l’histoire d’une récolte, celle des traditions orales pour « L’Empire peut du Macina » et il met en évidence l’importance de la parole et de la mémoire dans les pays sans écriture. « L’une des particularités de la mémoire africaine est de restituer l’événement ou le récit enregistré, dans sa totalité, tel un film qui se déroule depuis le début jusqu’à la fin et de le restituer au présent. Il ne s’agit pas d’une remémoration mais de la remise au présent d’un événement passé auquel tous participent, récitant et auditeurs » [2].
Cette année 1980 voit paraître une réédition, revue et corrigée de l’ouvrage « Vie et enseignement de Tierno, Bokar ». Malgré quelques changements apportés sur la biographie et l’enseignement de Tierno Bokar, le message du livre reste le même. La religion est la connaissance sacrale de l’univers dans tous ses niveaux visibles et invisibles. Cette réédition traduit une fois de plus l’attachement d’Amadou à son maître. Hampâté Bâ nous offre également dans un ouvrage, un magnifique texte sur la géographie du Mali qui introduit la lecture de l’Atlas du Mali. Publié par les Éditions Jeune Afrique il entraîne le lecteur sur les terres des ancêtres. Est-ce à dire que les anciens connaissaient la géographie ? Certes oui, mais à leur manière. C’était ce que nous pourrions appeler une “géographie occulte” où les formes, les lieux et les phénomènes naturels… se rattachaient à un monde secret de forces et de significations où tout était lié. C’était une géographie du visible et de l’invisible, tout en un…» [29].
1981 sera l’année des interviews. Successivement, Hampâté Bâ est interviewé à Abidjan par Bruno Thiam pour Radio Côte-d’Ivoire, à Dakar pour le quotidien Le Soleil et à Paris pour le journal Le Monde par Philippe Decraene. Dans ces entretiens, Hampâté Bâ parle de tout, de sa vie, de son passé, de l’Afrique, de la tradition orale, des croyances religieuses africaines, de l’organisation de la société et des valeurs spirituelles qui lui sont rattachées …»

À la manière du conteur, usant de proverbes et accompagnant son récit de tout un langage gestuel qui donne de la vie à sa narration, il aborde un sujet, lequel lui donne immédiatement l’occasion d’aborder un autre thème pour revenir ensuite à son sujet initial. Histoire personnelle et histoire se mélangent, réflexions et commentaires sur les traditions, l’actualité, comparaisons avec d’autres cultures enrichissent et étayent la démonstration. Mais Hampâté Bâ laisse parfois l’interview pour participer à Niamey au colloque organisé par la SCOA sur « Histoire et traditions orales ».
L’année 1981 sera surtout marquée par la remise du prix de l’oecuménisme décerné le 21 juin par la fondation de Ménil à Houston au Texas. Pour le dixième anniversaire de la fondation, Madame Ménil a choisi de décerner ce prix à des personnalités qui ont oeuvré concrètement pour une meilleure compréhension entre les hommes et pour la défense des droits de l’homme.
Hampâté Bâ est retenu. Ce prix, qui consacre ses efforts accomplis dans le domaine du dialogue interculturel et inter-religieux, est la reconnaissance officielle de son oecuménisme. En 1982, Hampâté Bâ alors de passage à Paris, est atteint d’une hémiplégie. Il guérit mais regagne Abidjan très fatigué. À partir de cette date, il ne quitte plus la Côte-d’Ivoire. Désormais il ne voyage plus bien qu’il reste toujours aussi actif et entouré. Dès qu’il se sent rétabli, il prépare avec Pierre Dumayet une longue interview sur L’Empire peul du Macina, qui sera diffusée sur TF1 dans le cadre d’une série que Pierre Dumayet démarre et qui s’appelle « D’homme à homme ». C’est Annick Le Gall, fille de l’architecte Jean Le Gall, qu’Amadou avait connue enfant à Bamako, qui suggère à Pierre Dumayet de réaliser ce film qui porte à la fois sur l’histoire de l’empire peul du Macina et sur le travail d’enquêtes qu’ont effectué Hampâté Bâ et Jacques Daget entre 1953 et 1955.
Pierre Dumayet, après avoir obtenu une aide du ministère de la Coopération française et de TF1 pour produire le film, part avec son équipe et Annick Le Gall en Afrique. Au Mali, ils font d’abord un premier repérage et rencontre des personnes qu’Hampâté Bâ avait interrogées pour écrire son livre. Puis ils se rendent à Abidjan pour interviewer Hampâté Bâ. Dumayet veut savoir comment un homme de tradition orale comme Hampâté Bâ a fait pour écrire un livre d’histoire. Au cours de l’entretien, tous deux abordent une foule d’autres sujets. Les images illustrant le commentaire d’Hampâté Bâ sont tournées par la suite au Mali.
En 1984, l’émission qui dure une heure trente est diffusée sur TF1. Le film s’appelle L’Empire peul du Macina. Sa diffusion coincide avec la réédition aux Nouvelles Éditions Africaines de l’ouvrage qui porte le même nom.
Lorsqu’Annick Le Gall se trouve à Abidjan pour tourner L’Empire peut du Macina, elle s’aperçoit que les archives d’Amadou, stockées pour la plupart d’entre elles dans des cantines, ne sont pas protégées mais surtout qu’elles ne sont pas classées. Hampâté Bâ les met à la disposition des étudiants qui viennent le voir et chacun se débrouille pour retrouver ce dont il a besoin.
Etonnée de voir que personne ni qu’aucune institution, comme l’UNESCO ou le Centre national de la recherche scientifique français n’avaient fait quelque chose pour les protéger et les mettre en mémoire, elle décide de demander une aide financière pour inventorier et classer ces archives. Elle prend contact avec le conseiller culturel de l’ambassade de France à Abidjan. Tous deux se rendent chez Hampâté Bâ pour examiner la bibliothèque et évaluer le travail à faire. Le ministère de la Coopération accorde un financement pluri-annuel pour photocopier, microficher les documents ainsi qu’une aide à l’édition.
Plusieurs bibliothécaires sont engagés pour faire le travail d’archivage, mais c’est surtout Hélène Heckmann qui s’occupe le plus assidûment de ce classement. Voyant qu’Amadou s’inquiète pour ses archives, elle quitte son poste au Sénat, prend sa retraite anticipée et part à Abidjan pour mettre en ordre toute la documentation. Un premier tri est fait sous la direction et le contrôle d’Amadou Hampâté Bâ. Tout d’abord un classement thématique : histoire, littérature orale, traditions peules, bambaras… est effectué, Il est suivi plus tard d’un travail d’inventaire et de microfichage. Environ la moitié des documents sur les Peuls est archivée.
Grâce à Hélène Heckmann et à d’autres bibliothécaires, de nombreux documents, fruits d’une collecte de près de soixante ans, sont sauvés. Désormais accessibles, ils peuvent être utilisés par des chercheurs et ainsi contribuer à faire connaître les traditions d’une grande partie des peuples d’Afrique de l’Ouest.
La production intellectuelle et littéraire d’Hampâté Bâ va s’achever sur deux publications et deux communications pour des colloques. En 1984, il participe à la réunion organisée chez lui à Abidjan et consacrée aux « Migrations et animaux sacrés ». En 1985, au colloque organisé à Paris par l’APELA, Association pour l’étude des littératures africaines, par l’intermédiaire d’Hélène Heckmann qui lui sert de porte-parole, il présente une communication préparée en mai 1986 à Abidjan et réalisée à partir d’un entretien avec Hélène. Deux publications voient le jour, toutes deux éditées par les Nouvelles Editions Africaines. “Njeddo Dewal, mère de la calamité” présente, en 1985, les mythes cosmogoniques des Peuls, donne une explication de leur vision du monde au travers du mythe de Moussokoroni, personnage androgyne et met l’accent sur l’opposition des forces du Bien à celles du Mal. “La Poignée de poussière, contes et récits du Mali” paraît en 1987. Avec ces deux ouvrages, et son autobiographie « Amkoullel l’enfant peul », oeuvre posthume qui paraît six mois après sa mort, Hampâté Bâ nous donne un tableau complet de sa production.
À travers son oeuvre, apparaissent deux types de personnages : ceux qui connaissent la réussite :

  • Tierno Bokar
  • Cheikou Amadou
  • les héros des contes tels qu’Hammadi, Bâgoumâwel, Bâ Wandé, Diom Dêri, Silé Sadio.
    Personnages comblés que l’initiation et les rites de passage qu’elle implique ont permis de devenir des sages.

Puis il y a ceux pour qui le voyage initiatique se termine par l’échec ou la mort. On trouve dans ce cas de figure,

  • Petit Bodiel
  • Wangrin
  • Dembourou
  • Hamtoudo
  • Moussokoroni

Cependant l’échec de l’initiation ne signifie pas son manque. Il traduit simplement l’immaturité spirituelle des personnages, leur préparation insuffisante à la rigueur des épreuves ou le manquement à la parole sacrée et la violation du code divin ou familial. Selon les situations et les personnalités, le dénouement n’est pas le même et peut être complètement opposé. Réussie, l’initiation apporte la plénitude et comble le manque initial. Au contraire, la transgression, la violation des interdits, l’utilisation négative du savoir et du dire font retourner l’individu au manque initial ou le font régresser. L’oeuvre d’Hampâté Bâ traduit son attachement profond à la tradition, à l’initiation. Mais la conquête de la connaissance, énergie potentielle, dépend de l’utilisation que l’on en fait. La parole est sacrée et sa mauvaise utilisation peut amener à la destruction. Connaître c’est savoir-faire, savoir-parler et pouvoir-dire. Jusqu’au bout de sa vie, Hampâté Bâ délivre ce message et fait découvrir la richesse et la profondeur des cultures africaines.
En 1986, la maladie le frappe durement. Il est victime d’une nouvelle attaque qui le laisse en partie paralysé. Désormais, il ne quitte plus sa résidence de Marcory. Comme il est alité et fatigué, sa famille espace les visites, Hampâté Bâ mène pendant les dernières années, une vie très ralentie. Chez lui, il est entouré de l’affection de sa famille qui fait tout pour rendre ses journées douces et agréables et de loin lui arrivent toujours les nouvelles dont certaines le remplissent de joie. Un jour, la réunion du groupe de travail pour la traduction de l’Histoire générale de l’Afrique en peul lui adresse le télégramme suivant : « Excellence. Au moment où se tient notre réunion pour la traduction de l’Histoire générale de l’Afrique en foufoulbé, nous nous souvenons avec émotion et reconnaissance de la lutte que vous avez toujours menée pour la promotion des langues et des cultures africaines sans exclusive. Nous prenons l’engagement de poursuivre sans défaillance l’action que vous avez entreprise en 1965 à Accra, notamment avec Tierno Cheikh Oubaldi. En vue d’accomplir avec efficacité la mission que l’UNESCO nous confie, notre réunion s’est constituée en Société d’études peules. Nous serions très heureux que vous acceptiez la présidence d’honneur. Nous vous souhaitons une bonne santé et nous vous prions de croire en nos meilleurs sentiments filiaux ».
Hampâté Bâ touché par cet hommage, charge son fils aîné Cheikh Amadou de dire qu’il est de tout cœur avec eux. C’est l’un des plus beaux cadeaux qu’il reçoit sur la fin de sa vie. Ainsi grâce à lui, ses ancêtres continuent et continueront à vivre dans la mémoire des hommes.
Amadou Hampaté Bâ meurt le 15 mai 1991 à Abidjan, loin de Bandiagara, sa terre natale. Désormais c’est dans le « pays de la cola » que ce grand voyageur, fils aîné du « pays du Sel », repose pour toujours. Ainsi en a décidé le Destin.

Notes
1. Arsan : Association pour la recherche scientifique en Afrique Noire.

LivreSud. Editions NEA : Dakar-Lomé. Collection « Grandes figures africaines »

Source : http://www.webpulaaku.net

  1. Abdel G. Diaby dit

    L’homme est tout pour l’Afrique et il sera toujours le fils du paysan engagé pour les innovations boucler à ses écriture magique et poétique pour relancer les sociétés illettré à une dynamisation coasserait toujours de lettre menée pour la promotion des langues et des cultures africaines sans exclusive.

    #ViveNewDEMOCRATS!!!

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