Aliou Barry : « En Guinée, toute trace des violences politiques depuis Sékou Touré a été effacée »

La violence politique a rythmé l’histoire de la Guinée indépendante. Dans un ouvrage collectif, journalistes et chercheurs ont documenté les faits et analysé les causes. L’objectif : ouvrir le débat sur l’histoire du pays, explique Aliou Barry, l’un de ses auteurs.

Des exactions commises sous le règne de Sekou Touré au massacre du 28 septembre 2009, en passant par la prise de pouvoir du capitaine Moussa Dadis CamaraMémoire Collective – Une histoire plurielle des violences politiques en Guinée s’attache à retracer dans ses moindres détails les drames ayant entaché les décennies qui ont suivi l’indépendance du seul pays africain à avoir dit « Non » à De Gaulle, le 28 septembre 1958.

Archives, témoignages inédits – de bourreaux comme de victimes -, photographies, analyses, reportages, reconstitutions… L’ouvrage, publié le 25 septembre 2018 et disponible en intégralité sur internet, est le fruit d’un travail au long cours mené par des journalistes de RFI, des chercheurs de la fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) ainsi que des universitaires guinéens et français, sous la coordination de Laurent Correau, rédacteur en chef Afrique à RFI.

Mardi 2 octobre, la Guinée fêtera le soixantième anniversaire de son indépendance. Le pays est-il prêt à entamer un travail de mémoire autour des crimes politiques et de l’impunité qui les entoure encore ? Le livre entend participer à l’amorce de ce processus.

Aliou Barry, chercheur en géopolitique et consultant international sur les questions de paix, de sécurité et de défense, a pris en charge un chapitre de la quatrième partie de cet ouvrage de 356 pages, intitulée : « Les corps habillés et la mécanique de la violence ». Il revient pour Jeune Afrique sur les raisons historiques qui ont conduit les militaires à prendre une telle place dans l’histoire politique du pays, sur les causes profondes de la violence politique et sur la lutte que doit mener la société guinéenne pour reconquérir la vérité sur son histoire récente.

Archives Jeune Afrique-REA

PLUTÔT QUE D’ASSURER LA SÉCURITÉ DE L’ÉTAT ET DE LA NATION, CETTE ARMÉE DEVAIT SERVIR À PRÉSERVER LES ACQUIS DE LA RÉVOLUTION

Jeune Afrique : Vous avez contribué à cet ouvrage à travers une analyse intitulée « L’armée guinéenne, histoire d’une instabilité chronique ». Instabilité que vous dénoncez depuis plusieurs années. Quelles en sont les causes profondes ?

Aliou Barry : Cette instabilité tient à l’histoire politique de la Guinée. Au sortir de l’indépendance, en 1958, Sékou Touré politise l’armée afin de prévenir toute tentative de coup d’État. Dans son discours de décembre 1958, il souligne que le militaire est avant tout un militant politique et que l’armée est au service du parti de la révolution.

En d’autres termes, plutôt que d’assurer la sécurité de l’État et de la nation guinéenne, cette armée doit servir à préserver les acquis de la révolution. Ébranlé par les coups d’États fomentés contre Kwame N’Krumah en 1966, au Ghana, et contre Modibo Keïta au Mali, en 1968, il déclenche ensuite une purge au sein de l’armée, dont il continue de se méfier farouchement.

Puis, il décide d’intégrer celle-ci à l’administration guinéenne en instaurant des comités d’unité militaire, véritables entités politiques à la tête desquelles il place des caporaux et des sous-officiers. Les colonels et les généraux se sont donc retrouvés à devoir rendre des comptes à des subalternes. L’esprit de corps est brisé. En 1969, il crée une milice populaire à laquelle il confie la mission initialement dévolue à l’armée, soit la sécurisation et, surtout, la surveillance des citoyens au niveau des quartiers et des régions.

Cette milice devient le bras armé du régime de Sékou Touré. L’armée se retrouve marginalisée. Cela ne suffit pas à atténuer sa méfiance puisque, en 1969, il fera arrêter toute l’élite militaire, dont la plupart des représentants mourront en détention au Camp Boiro, comme le Colonel Kaman Diaby et le ministre de la Sécurité et de la Défense, Fodeba Keïta. C’est le complot Kaman-Fodéba. L’armée guinéenne sera le souffre-douleur de Sékou Touré, au même titre que le peuple.

Le coup d’État de 1984 a été un tournant dans l’évolution de l’armée guinéenne… 

Ce coup d’État précède ce que j’appelle « la période de la revanche » pour l’armée. Le Comité militaire de redressement national (CMNR) permet aux militaires, bloqués dans leur avancement pendant des années, d’occuper des postes à responsabilité dans plusieurs domaines administratifs. On assiste alors au retour des militaires au sein de l’État guinéen. L’armée s’accapare l’appareil d’État. Ceci explique qu’elle est, encore aujourd’hui et malgré l’élection d’Alpha Condé, omniprésente au sein des institutions étatiques.

Il n’y a pas eu de rupture entre le présidence de Sékou Touré et celle de Lansana Conté. Suite à la tentative de coup d’État du colonel Diarra Traoré, en juillet 1985, Lansana Conté a fait décapiter des militaires et des civils qui appartenaient à l’ethnie malinké. À Kindia, les victimes du régime de Sékou Touré et ses anciens dignitaires sont enterrés au même endroit.

SOUS CONTÉ, L’ARMÉE COMPTE PLUS D’OFFICIERS QUE DE SOLDATS. C’EST UNE PYRAMIDE INVERSÉE

Au moment où Lansana Conté prend le pouvoir, qu’est-ce qui aurait dû être fait, selon vous, pour réformer l’armée ?

Lansana Conté n’a pas eu le souci de réorganiser l’armée pour en faire une armée républicaine. On a recruté massivement et sans discernement à partir de 1984. Des délinquants, des jeunes en échec scolaire se sont retrouvés incorporés et se sont retrouvés à occuper des postes à responsabilité. L’armée devient alors un dépotoir.

Elle compte plus d’officiers que de soldats. C’est une pyramide inversée où l’on recense neuf officiers pour un seul soldat. Conté va encore aggraver les choses en nommant, par décret collectif, des militaires à un grade supérieur alors qu’ils n’ont aucun mérite, aucune formation, ni aucune ancienneté.

Dadis Camara fera exactement la même chose par la suite. D’ailleurs, l’arrivée au pouvoir de ce capitaine sans charisme est la preuve flagrante de la désorganisation de l’armée. Il aurait fallu inverser cette pyramide, former cette armée et la restructurer. Sans compter que le régime perd toute maîtrise de son effectif. Combien d’hommes représentent les corps habillés en Guinée : 32 000, 52 000 ? Comment le savoir, quand ceux qui se retrouvent à la retraite se débrouillent pour conserver leurs fonctions ?

DANS L’HISTOIRE DE CE PAYS, AUCUN DES ACTEURS DES VIOLENCES POLITIQUES ET AUTRES ATROCITÉS N’A JAMAIS ÉTÉ JUGÉ

Comment expliquez-vous l’omerta qui persiste autour des épisodes sanglants qui ont émaillé l’histoire post-indépendance ?

À mon avis, la prise de pouvoir par les militaires en 1984 aurait pu marquer un tournant. Conté avait émis l’idée de juger les anciens dignitaires. Mais après la tentative de coup d’État de Diarra Traoré, ils ont simplement été exécutés, sans procès.

Juger les dignitaires de Sekou Touré aurait pu permettre d’éviter le massacre du 28 septembre. Mais voilà, dans l’histoire de ce pays aucun des acteurs des violences politiques et autres atrocités n’a jamais été jugé. La justice guinéenne ne dispose pas d’outils adaptés.

Le procès du « 28 septembre » se fait attendre depuis neuf ans ; on a profité de la réforme du secteur de la sécurité pour effacer toute mémoire du Camp Boiro ; le pont du 8 novembre, où ont été pendus des civils le 25 janvier 1971, a été refait à neuf… Toute trace des violences politiques en Guinée a été effacée !

En 1984, le journaliste Facély II Mara interviewait d’anciens détenus du Camp Boiro dans son émission « À vous la parole ». L’émission a tout de suite été interrompue au nom de la stabilité du pays. On refuse de consulter les pages sombres de notre livre d’histoire. Quand vous entrez dans un restaurant de Conakry, il vous arrive de tomber sur un bourreau et une victime partageant un même repas.

En 2017, Conakry était la capitale mondiale du livre. Et de nombreux livres évoquent les violences politiques en Guinée depuis l’avènement de Sékou Touré. Cet événement n’a-t-il pas permis d’entamer un travail de mémoire ?

De tels ouvrages n’ont été présentés que dans quelques quartiers de Conakry mais l’intérieur du pays n’a pas été concerné. Il faut aussi savoir que ceux qui sont chargés de réécrire l’histoire n’ont pas d’accès aux archives, et que ceux qui les détiennent ont peur de les montrer.

CE LIVRE EST UN OUTIL QUI VA NOUS AIDER À POUSSER QUELQUES PORTES

Quant à l’État, au nom de la stabilité du pays, il n’a aucune intention de permettre la consultation de ses propres archives. Cela dit, cet événement n’a pas permis de réconcilier les Guinéens avec la lecture. Ils ont d’ailleurs d’autres préoccupations élémentaires. Celle de se subvenir à leurs besoins, pour commencer.

Quel rôle, dans ce cas, assignez-vous à ce livre ?

C’est surtout sa mise en ligne sur le web qui va permettre d’animer des débats dans les maquis, les restaurants, les cyber-cafés, etc. Partout où se joue la vie quotidienne. Je vais m’atteler à le diffuser au sein des écoles, des collèges, des lycées, mais aussi chez les universitaires, pour mener un travail de sensibilisation.

Ce livre est un outil qui va nous aider à pousser quelques portes quant à l’histoire des violences politiques en Guinée. Pour une fois, cette histoire a été écrite sans passion. Les Guinéens vont pouvoir s’en saisir.

Source Jeune Afrique

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